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Cora

de Michèle Sartout


Dès sa plus tendre enfance Cora apprit à ses dépens que la différence engendre la crainte. Sa fine silhouette de saltimbanque, ses longs cheveux auburn, son teint ambré, ses robes à motifs de fleurs d’oranger, lui valurent à l’école le sobriquet inconvenant de « la gitane ». Pendant les récréations, abrutie d’insultes et de moqueries, sa seule défense consistait faire semblant de jeter des sorts à ces vindicatives ennemies. La marmaille apeurée s’enfuyait alors en tous sens, les plus pleutres tombaient inanimés, mais le lendemain les jeux idiots recommençaient. Elle se mit à prier sainte Radegonde de lui trouver une occupation qui lui fasse oublier son calvaire. Ses vœux furent exaucés au-delà de ses espérances. Elle qui passait le plus clair de son temps à explorer la nature et se prit de passion pour la botanique. Elle rassemblait dans un vieux cahier d’écolier tout ce qu’elle trouvait : plantes aromatiques, herbes folles, feuilles de légumes, qu’elle fixait sur les pages selon un algorithme bien à elle. La feuille de ciguë y côtoyait la branche de salsifis, l’origan rivalisait avec la menthe, le pétale de rose jalousait l’iris. On lui prêtait des pouvoirs occultes, elle s’en moquait virevoltait et dansait la sarabande parmi ses trouvailles. Elle n’avait pas d’amie à l’école, elle n’en eut pas à l’université. Son doctorat de virologie végétale en poche, elle décrocha un poste de chercheur à l’INRA. D’une élégance rare, toujours vêtue de noir, sa démarche féline envoûtait, ses yeux légèrement ombré d’un fard irisé captivaient, son passé tenu secret intriguait. Elle n’avait rien du chercheur hirsute confiné dans son laboratoire. Ses collègues craignaient ses colères qui explosaient aussi surement qu’une goutte de nitroglycérine. Mais quand l’orage était passé, que l’oxygène de l’air devenait enfin respirable, Corona se laissait aller à chantonner quelques ritournelles pour le plaisir de tout le monde. Elle acceptait parfois de partager la savoureuse ratatouille que préparait Robert, son soupirant de l’époque, qui heureux comme Ulysse rêvait de l’emmener faire un beau voyage en Italie. Il aurait fait le tour du monde à bord d’un navire pour lui offrir un ibis son animal préféré. Mais Cora ne l’aimait pas et lui avoua sans nuance. Las de l’attendre il finit par se faire une raison et épousa Olga,la laborantine. Peu de temps après leur mariage, Olga souffrit d’anosmie et de varices œsophagiennes. Les médecins conclurent à une tentative d’empoisonnement à la suite de l’absorption d’une boisson urticante saturée d’ozone. Cora fut soupçonnée, mais faute de preuve ne fut pas inquiétée. La vérité n’éclata jamais au grand jour. Les années ont passé, la réputation de Cora Suvroni, la belle inconnue, dépassa les frontières. Découvreuse du virus frappant les plans de pavot d’où est extrait l’opium, elle devint l’icône du narcissique narco trafiquant, Oscar Gonzalès, transit d’amour il l’a kidnappa et lui promit le nirvana si elle acceptait de l’épouser. Il lui vanta les propriétés revigorantes de l’opium, et lui proposa une ristourne si elle en souhaitait pour sa consommation personnelle. Cora n’ayant rien d’une odalisque, réussit à convaincre l’odieux et dangereux personnage qu’elle n’est pas faite pour lui. Envouté par son charme il la laissa repartir mais perdit tout enthousiasme pour le trafic illégal de stupéfiants et se retira dans un couvent. La presse s’empara de l’affaire, ceux qui avaient bien connu Cora ne furent pas étonnés ; la sorcière avait encore frappé. Cora n’avait pas besoin de posséder de don d’ubiquité pour deviner ce que l’on pensait d’elle, mais elle cela lui était égal, elle s’épanouissait par son travail. Soulagée de s’être sortie de cette situation invraisemblable et ubuesque elle mit ses neurones à contribution pour éradiquer la maladie des plans de tabac. Grande fumeuse elle ne voulait pas être privée de sa nicotine quotidienne, qui disait-elle calmait ses névralgies mieux que le nurofen. Elle mena à bien sa tâche et devint membre de l’académie des sciences. Elle prit sa retraite, devint une charmante vieille dame et revint s’installer dans son village natal. Cela fit grand bruit. On déploya des banderoles pour accueillir l’éminente scientifique. On se bousculait pour l’approcher, on se vantait d’avoir été son amie d’enfance. Plus personne n’avait peur de Cora Suvroni.

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