• Claudine

Aux frontières de l'ailleurs

Toi qui as toujours voulu connaître le monde, ouvrir les yeux sur une autre réalité, t’endormir sous d’autres cieux et te nourrir de merveilles étranges, écoute mon récit, ce qui m’arriva en l’an 2021 de notre ère, quand, au détour des villes invisibles, sur la route de San Giovanni, je vis se dresser au loin le château des destins croisés.

L’ombre vertigineuse du château écrasait la ville blottie à ses pieds. Mon compagnon de route m’en conta l’histoire et j’en frémis encore à ce souvenir.

Car c’est là que commença mon voyage initiatique à travers l’imaginaire…


La vieille ville médiévale n’a rien de remarquable, des murs de torchis, des toits de chaume, un lacis de ruelles étroites et malodorantes. Il faut vite s’extirper de ce labyrinthe et monter à la citadelle. Là, franchie la première muraille, ami voyageur, tu te diriges vers le donjon, monumental au milieu de sa pelouse d’herbes folles, et tu grimpes au premier étage dans l’immense rotonde de la

bibliothèque. C’est là que jadis une nonne recluse chanta les vertus du preux chevalier inexistant, armure vide réceptacle de tout l’idéal chevaleresque. C’est là que, si tu es vraiment candide et pur comme autrefois Perceval le Gallois ou vieux et sage comme l’enchanteur Merlin, tu peux y faire des découvertes fascinantes.


Au milieu de la pièce trônent un lutrin doré et un gros volume poussiéreux, enluminé de divine manière. Curieux, je l’ai feuilleté au hasard, m’extasiant sur les délicates miniatures de villes qu’il renfermait : Samarkand, Shibam, Petra, Babylone... toutes villes sublimes, villes légendaires, villes fabuleuses, villes

imaginaires... J’en ai rêvé de ces ailleurs et crois-moi, ami lecteur, rejette le doute et les questions si tu le désires aussi, ce livre fabuleux m’a projeté dans la vie d’étonnants voyageurs qui jadis ont arpenté des paysages inconnus. Dans leur peau et par leurs yeux, je suis entré dans trois villes mythiques….


*** Imagine, Marcus, le silence ! Pas un chant d’oiseau, pas une stridulation de cigales, pas un rire d’enfant ! Rien, le vide ! L’homme se sent perdu. Et puis l’odeur ! Pas une odeur de brûlé comme on pourrait le croire, Marcus, non, une odeur de poussière ! Une poussière qui t’irrite le nez, te prend à la gorge. Tu te mets un voile sur le bas du visage, tu respires au travers et la poussière te descend quand même dans les poumons et tu tousses, tu tousses…


Et la vision de cette ville qui fut l’une des plus belles du pays ! C’était un spectacle de fin du monde ! Tu n’as pas idée, Marcus ! On avance pourtant, droit, toute la cohorte au pas cadencé… dans cette solitude, cette désolation !

La ville n’avait plus de couleur, tout était gris, terne. Plus la moindre verdure, plus de ces jolis marbres de Carrare, plus de tuiles vernissées. J’en aurais pleuré, Marcus !

La ville entière s’était dissoute, recouverte de cendres, les villas et temples écroulés disparaissaient sous des monceaux de scories. Les habitants avaient disparu, morts, ensevelis ou réfugiés on ne sait où. On avançait sur une terre ravagée, parsemée de hauts tumulus grisâtres, enfonçant jusqu’aux chevilles dans cette poussière sans jamais pouvoir appuyer nos sandales sur ce qui aurait

pu être une rue.

C’est ainsi qu’on a traversé la ville entière sans un murmure, même les plus endurcis se taisaient. On savait que, ce jour-là, les dieux nous avaient abandonnés. Même Apollon n’avait pas daigné sortir son char, le ciel était blanc, complètement blanc. C’est à peine si on distinguait dans le lointain comme une ombre, à peine plus grise, le cône immense du Vésuve.

Je te le dis, Marcus, jamais je n’oublierai cette vision d’enfer et dans des siècles, les hommes se demanderont encore qu’avait donc fait Pompéi pour disparaître ainsi sous la colère de Jupiter….


**** Tombouctou, étendue paresseuse au bord du Niger, lui apparaît soudain, dans son état d’extrême fatigue, comme un mirage. Le soleil blanc lui vrille les yeux et il ne distingue, dans l’air brûlant qui tremble au-dessus du sable, qu’un amas indistinct de cubes ocres. Il essuie, de son cheich crasseux, les gouttes de sueur qui ruissellent sur son visage boucané, lui brouillant la vue.

Sa vision se précise et un sourire détend ses lèvres craquelées. Son long périple, entamé depuis des mois, s’achève enfin dans cette poussière et cette chaleur.

Oubliées les longues et harassantes méharées, les nuits glaciales à même le sable du désert, la soif et les hallucinations. C’est bien Tombouctou, la ville mythique qui s’étend sous ses yeux et le fleuve boueux qui la borde où s’ébattent d’indistinctes silhouettes indistinctes, le Niger..


Des bosquets de palmiers poussiéreux et déplumés émergent, de ci de là, de la multitude de petites maisons cubiques qui marquent, sans voierie existante, les faubourgs de la ville. Un concert d’aboiement annonce son approche. Une meute de chiens errants faméliques accourt vers lui. Il les ignore, accélérant la foulée de son dromadaire par une série de coups de talon secs et rapides sur l’encolure de sa monture. Il a enfin réussi sa grande traversée du Sahara et il va

entrer dans l’histoire, en 1825, comme le premier Européen à rallier

Tombouctou. Il s’appelle René Caillé.


A première vue, ce n’est pas Ispahan, ni Samarkand. Ici, pas de belles mosquées, de splendides palais de marbres recouverts d’or ou de mosaïques.

De la terre, de la terre et encore de la terre ! Et toujours ces couleurs brunes, ocres, jaunes, ces couleurs de sable. Peu de monde dans les rues dans la chaleur accablante, pas de fontaines où s’abreuver. Perché sur son dromadaire, il découvre parfois dans les courettes des maisons quelques bourricots entravés, des grappes d’enfants à moitié nus et aux gros ventres reposant à l’ombre d’une toile tendue. Peu de bruit, pas d’odeur, tout est sec, assourdi,

endormi… Ici, pas de marché coloré comme les souks marocains, pas de piles d’oranges juteuses dont la seule évocation le fait saliver !


Lentement, traversant cette cité ancestrale à moitié morte, il se dirige vers le fleuve et met pied à terre à proximité d’une flaque boueuse pour laisser s’abreuver sa monture. Drapé dans ses grands boubous crasseux, autrefois blancs, la peau tannée par le vent et le soleil, rien ne le distingue de quelque chef de guerre arabe. Mais sa solitude intrigue et peu à peu, un petit groupe de pêcheurs, d’abord timides, se rapproche et l’un deux lui tend un poisson encore frétillant dont la seule vue, après des semaines de galettes de céréales, lui arrache un sourire joyeux.


Il s’avance vers eux et un murmure de voix étonnés, puis inquiètes et troublées, s’élève, gonfle, rugit, se cassant au bout de quelques minutes en une multitude de cris, d’éclats de rires, d’interpellations faisant accourir de toutes les venelles

avoisinantes une foule de curieux ébaubis.

L’étranger ! l’étranger ! l’étranger a les yeux bleus !


**** Hugo entend ses pas résonner dans la ruelle déserte. Le temps gris et froid s’accorde à son humeur morose. Venise en hiver l’a toujours attiré, mais aujourd’hui, la pluie qui fait remonter des relents d’égout l’incommode. Il accélère le pas pour rejoindre la place Saint Marc dont les pavés mouillés luisent dans le halo jaunâtre des réverbères, déjà allumés en cette fin d’après-

midi. Debout sous les arcades, il contemple un instant le campanile et la majestueuse basilique, dont la façade de marbre blanc, à peine éclairée, vibre encore dans l’obscurité qui s’installe. Le souvenir des somptueuses mosaïques byzantines qu’il a admirées l’après-midi même ne lui arrache même pas un sourire.


Il pousse la porte du café Florian, plus avide de chaleur que du brouhaha des voix et des rires. Ses concitoyens l’exaspèrent plus souvent qu’ils ne l’amusent ou ne l’intéressent. Il ôte son éternel pardessus noir et son écharpe rouge, s’installe sur une banquette isolée près de la vitre et commande un cappucino.

Son regard accroche le grand miroir piqueté de rouille sur le mur opposé et ne se reconnaît pas. La glace lui renvoie l’image d’un bel homme, encore jeune, aux boucles brunes et aux yeux pers, soigné dans sa chemise blanche à jabot.

Un peu dandy, un peu démodé… style qu’il traîne depuis des années et qui a forgé sa réputation parmi la cohorte d’admiratrices qui se presse à la sortie de chacun de ses concerts. Mais l’air sombre, habité, qui fige ses traits lui paraît étrange… Un étranger en lui-même !


Il détourne le regard et se renfonçant sur sa banquette laisse ses pensées vagabonder. Que diable est-il venu faire dans cette Venise si livide, si morne, si désespérante ? La pluie a chassé les rares promeneurs et les quelques pigeons qu’il aperçoit au travers de la vitre lui semblent bêtement narquois. Quel incorrigible romantique à 40 ans passés ! s’injurie-t-il lui-même. Avoir cru en l’amour de Sophie, avoir organisé tout un week-end qu’il espérait charmant sur

les pas de Sand et de Musset et s’apercevoir, sur le quai de la gare de Lyon, qu’elle ne viendrait pas et qu’il a rêvé tout seul son idylle ! Il avait cru trouver sa Juliette, son Ophélie, sa Desdémone… dans cette bourgeoise adultère qui renonçait au grand amour pour le confort de son appartement cossu. Quel idiot, mais quel idiot ! pense-t-il pour la nième fois, les yeux embués. J’aurais pu être Chopin, songe le grand pianiste qu’il est.


Il n’a pas envie de retourner à son hôtel, vieux palais décati choisi justement pour son atmosphère surannée évocatrice de tant de fêtes passées. Il n’a plus envie de faire découvrir à personne cette Sérénissime, ce « trésor flottant », ville à fleur d’eau qui, à travers les siècles, de Vivaldi à Visconti, du Tintoret à Véronèse, a inspiré tant de chefs d’œuvre.


La pluie a cessé et l’obscurité est totale. Hugo se lève, reprend son éternel pardessus noir, son écharpe rouge, adresse un sourire triste à son double dans le miroir et quitte le café. Il déambule longtemps dans la ville assoupie, longue errance entre venelles, placettes et petits ponts. Ce soir, Venise la Belle, coincée entre ciel et eau, n’a plus goût que de marécage. Quand sonne minuit à

Santa Maria della Salute, Hugo longe le Grand Canal. Il s’arrête, fixe un moment l’eau noire et nauséabonde qui luit et avance d’un pas…


Plonger dans l’eau froide du Grand Canal ne m’a pas noyé. Sec et étourdi, j’ai retrouvé la salle du château des destins croisés qui n’a jamais si bien porté son nom, avec sous la langue comme un goût d’inachevé. Peut-être, ami lecteur, n’es-tu pas homme aux semelles de vent mais seulement vieillard invalide, prostré dans ton fauteuil, ou adolescent rageur coincé dans une vie sans rêves.

N’oublie pas que ton imaginaire est la clé qui t’ouvrira les portes de toutes les villes et de tous les ailleurs.

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