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  • Martine Bluteau

Brèves de plage


Ce galet en forme de cœur, posé sur ma table, me ramène inlassablement sur la plage d’une ville balnéaire de Bretagne où j’ai passé quelques jours cet été.

J’avais réservé une chambre, un peu par hasard, dans un hôtel situé en bord de mer. Je pensais y trouver le calme qui m’avait manqué la semaine précédente, passée en famille, où l’atmosphère était un peu tendue, mais par chance, les engueulades évitées. J’éprouvais le besoin de retrouver l’équilibre qui me faisait défaut depuis plus d’un an. Dormir, marcher sur le sable et faire des photos de tout ce que la mer pouvait y abandonner : coquillages, bois flottés, galets, mais surtout des algues de toutes sortes.

A mon arrivée la chambre n’était pas prête et le patron désagréable. Les soins de thalasso que j’avais envisagés n’étaient pas possible, le centre étant surchargé en cette semaine de 15 août.

Le soir, au restaurant de l’hôtel, je m’étais retrouvée fatiguée et maussade, auprès d’un groupe qui fêtait le sauvetage d’un homme égaré en mer, pendant plusieurs heures, sur sa planche à voile. Il avait été ramené par les sauveteurs dont la base était située en face de l’hôtel. Je m’étais couchée accablée par ces coups du sort ! J’avais mal dormi. Pour éviter le bruit j’avais dû fermer la fenêtre, mais la chaleur et les moustiques ne m’avaient pas permis un repos salvateur. J’étais sortie vers huit heures pour aller marcher sur la plage. Malgré le soleil levant la fraicheur de la nuit n’était pas encore dissipée. Il y avait peu de monde. Je croisais quelques marcheurs, seuls ou en couple, ou tirés par leurs chiens, qui revenaient déjà du bout de la plage. La lumière était douce et les algues sur le sable blanc dessinaient des signes cabalistiques que je ne savais déchiffrer, mais que j’aimais prendre en photo. Des nœuds de lanières brunes, des salades vertes ou rouges, des, en forme d’éventail ou de serpent. Mes préférées, celles qui gisaient encore accrochées à un galet ou à un coquillage.

Les deux premiers jours m’avaient paru un peu bizarres : je ne me sentais ni bien ni mal. Je ne faisais rien si ce n’était marcher sur la plage le matin, faire la sieste et lire l’après-midi, ressortir vers dix-neuf heures pour prendre un verre et manger légèrement. Je me couchais tôt. Je m’endormais vite, mais les deux premières nuits j’avais été réveillée, vers minuit, par la sono d’une fête qui débutait dans un hangar de la base nautique et se prolongeait jusqu’au matin sur la plage.

Le troisième matin j’étais sortie un peu avant sept heures. J’avais envie de voir le lever du soleil. En arrivant sur la plage j’aperçus quatre jeunes, trois filles et un garçon, qui avaient dû passer la nuit à faire la fête. Une des filles attira mon attention : elle était en sous-vêtements - soutien-gorge et culotte en dentelle noire -, prête à les enlever pour se jeter dans la mer. En passant prêt d’eux, j’entendis le garçon lui dire sérieusement :

- Nono tu ne vas pas te mettre à poil ici !

Elle était plutôt petite et avait un joli corps d’adolescente, mais ses gestes étaient désordonnés. Visiblement elle était encore sous l’emprise de l’alcool ou d’autres substances.

J’ai continué à marcher sur le sable en les oubliant. Le soleil se levait péniblement, l’aube pointait derrière les arbres au bout de la plage. Elle étalait du rose orangé, du bleu pâle dans des lambeaux de violet qui viraient au parme. Et puis soudain du jaune, de l’orange, du rouge illuminèrent le ciel. Je restais un moment assise à m’imprégner de la magie de ce spectacle.

Je rebroussai chemin tout en faisant des photos. Comme j’arrivai au bout de la plage je vis les jeunes qui partaient. Le garçon et deux filles marchaient en tête. Nono était à la traîne. Dès qu’elle croisait quelqu’un elle l’apostrophait, pas agressive, non, mais déterminée. A un joggeur :

- Monsieur tu cours après quoi ? Regarde tu es en sueur, tu ferais mieux d’arrêter, tu vas t’écrouler !

A un autre :

- C’est ta femme qui t’attend là-bas ? Elle en a marre !

Les gens haussaient les épaules et passaient sans lui répondre. Subitement elle dit :

- Je vais ramasser les mégots.

Les autres se retournèrent.

- Qu’est-ce que tu fous Nolwenn ? Dis le garçon.

- Je ramasse les mégots.

Ils s’éloignèrent la laissant à sa mission. En passant près d’elle, je l’entendis qui maugréait :

- Qu’est-ce qu’il y en a comme mégots ! Tiens encore un, ça c’est une meuf avec un rouge à lèvre… Rouge.

Je la dépassai et allai m’assoir sur une bordure pour enlever le sable de mes pieds et enfiler mes baskets. Aussitôt elle vint vers moi.

-Tu cours toi aussi ?

- Non, moi je marche.

- Ah c’est bien de marcher !

Elle avait le visage défait, ses yeux d’un bleu perçant étaient embués de fatigue. Elle semblait perdue. Elle s’assit à côté de moi et posa sa tête sur mon épaule.

- Ça va Nono ?

- Tu me connais ?

- Non, mais j’ai entendu tes amis t’appeler ainsi.

- Ils sont où les autres?

Je lui montrais la direction qu’ils avaient prise.

- Je vais les attendre.

Sa voix était douce et triste. Elle était un peu hagarde. Le vent écarta la mèche de cheveux blonds qui balayait son visage et laissa apparaître sur sa pommette, une large éraflure.

- Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

- Ah ! C’est rien, je me suis viandée sur la plage, mais ça fait pas mal.

- Tu es fatiguée.

- J’ai fait la fête toute la nuit. Il faut bien faire la fête… la fête c’est la vie… Mais la vie ça n’sert à rien…Tu vis et puis c’est fini… Tu comprends ?

- La vie c’est comme la marche. Il faut juste avancer et faire attention de ne pas tomber.

- T’es déjà tombée toi ?

- Oui, une fois, il y a longtemps. Mais aujourd’hui je suis debout.

- Tu vois j’n’ai pas d’enfant…mais j’aimerais bien en avoir… Mais quand tu donnes la vie, tu donnes la mort, dit-elle songeuse.

Je l’observai. Son visage était marqué, j’y voyais déjà celui d’une femme sans âge, abîmée par l’alcool. La peau très blanche de son corps, peut-être à cause de son bain matinal, était marbrée de bleu, un peu comme un fruit talé. Mais sa beauté, sa jeunesse perçaient encore dans ses grands yeux bleus étonnés, dans sa voix fluette. Je voyais une petite fille espiègle, belle, blonde riant aux éclats. J’en voulus à sa mère de ne pas l’avoir mieux protégée.

Elle fouilla dans la poche de son short et en ressortit un petit galet en forme de cœur qu’elle me tendit.

- C’est pour toi, c’est de l’amour que je te donne ! Il faut toujours donner de l’amour à ceux qui sont gentils.

Une voiture s’arrêta le long du trottoir et le garçon cria par la fenêtre :

- Tu viens Nono !

Elle me regarda, se pencha vers moi et déposa un baiser sur ma joue.

- Prends soin de toi Nolwenn, n’oublie pas, la vie est fragile, fait attention de ne pas te briser.

- Je vais prendre soin de moi, je vais essayer, dit-elle crânement.

Quand elle monta dans la voiture une fille demanda :

- Qui c’est ?

- Une meuf qui est tombée, mais qui s’est relevée.

La voiture démarra.


Martine BLUTEAU


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