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Jeudi 26 mars – la concierge

de Michèle Sartout

Mon cher fils, Je te remercie de ta lettre qui m’a fait bien plaisir. Ici ça pourrait aller mieux. Depuis l’apparition de ce fichu virus, je suis confinée dans l’appartement et je suis outrée par le comportement des autres. Kleiman, tu te rappelles de Klieman ? Il s’est sauvé à la campagne ! je n’en reviens pas. Lui si attentif aux autres, si sympathique, il s’enfuit dès qu’il y a du danger. J’ai appris par les réseaux sociaux qu’il épuisait les réserves d’eau de son village en Bretagne en remplissant sa piscine et en arrosant son jardin. Quelle indécence. Au fond ça ne m’étonne guère, quand il parle, il ne regarde pas en face, c’est un signe ça. Et le professeur Voskyul, encore pire. Il promène son chien tous les matins (cachée derrière ma fenêtre pivotante, je vois tout ce qui se passe). Il en profite pour marcher une heure dehors. Tu te rends compte, une heure ! Et quand il m’aperçoit, il me salue avec sa mine resplendissante, alors qu’il y a tant de personnes malades, comme moi. Et puis il y a la famille, Kluger, tu sais, ceux qui ont trois enfants, Dan, Bep et Van, (quels drôles de noms, des étrangers encore), ceux-là ils vont au parc, une heure par jour, (avec Voskyul ça fait deux heures). Le reste de la journée, ils restent enfermés dans leur appartement. Ah ils ne s’ennuient pas ! Ils font tant de bruit que je ne peux pas me reposer, moi qui suis si fatiguée, ils me donnent la nausée. Je ne voudrais pas être ennuyeuse, à te raconter mes malheurs mais il faut que tu saches que je reste digne (je me maquille tous les jours) et prudente (je ne sors pas de peur d’attraper la maladie). Je n’ouvre pas la fenêtre pour applaudir le soir, on ne sait jamais, les nombreux microbes pourraient rentrer. Je reste bien sagement confinée à paresser, regarder la télé et à supporter les voisins. Je t’embrasse, mon enfant. Ta maman Je reprends ma lettre, pour te dire que la maladie est finie, Klieman est rentré, VosKyul promène toujours son chien, les Kluger sont retournés travailler. Ce matin j’ai ouvert la loge comme d’habitude, et distribué le courrier. Les voisins sont venus me féliciter d’avoir veillé si scrupuleusement sur l’immeuble pendant cette douloureuse épreuve. C’est extraordinaire, ils ont rassemblé une cagnotte pour me récompenser de mes loyaux services, j’en ai vibré de plaisir.

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