• Monique Derrien

Kadiadou

Viens Kadiadou, donne moi la main, nous allons descendre du car.

Sur la place de la mairie des gens, blancs, emmitouflés, curieux, étaient rassemblés. Ils n'avaient jamais vu dans leur village autant de noirs.

On leur avait dit de leur faire bon accueil, que tous avaient beaucoup souffert. Ils avaient fui leur pays pour survivre. Il y avait même une Guinéenne que sa famille avait bannie car elle refusait l'excision de sa petite fille.

Ils avaient bien essayé de comprendre, mais le pouvaient-ils ? Quant à accepter, ils y étaient forcés, mais ce n'était pas de bon cœur et surtout ça leur faisait très peur.

Monsieur le Maire était bien gentil mais il en demandait beaucoup.

Que dire de leur peur comparée à celle des hommes et des femmes débarqués du car. Ils s'étaient tous regroupés, le plus serré possible, comme pour former un bouclier. Depuis qu'ils étaient en France, ils avaient été ballottés, emprisonnés mais vivants.

Là, sur la place, grelottant dans leurs maigres habits, ils dévisageaient les gens qui écoutaient avec attention les disposi-tions prises par le Maire et ses administrés.

Eux ne comprenaient pas. Chacun avait dans son peu de bagage le langage de son pays.

Seules Fatoumata et Kadiadou parlaient le français et le peul.

Un gros monsieur au visage tout rond, cheveux gris s'approcha d'elles. Venait derrière lui une petite femme toute frêle qui se pencha vers Kadiadou.

Comment t'appelles tu, ma chérie ?

Kadiadou regarda sa mère. Elle ne savait si elle pouvait répondre mais la dame avait un sourire si doux qu'elle répondit « Kadiadou ».

Ils quittèrent la place, le gros monsieur en tête, les femmes suivaient, tenant chacune une petite main de Kadiadou.

Ils arrivèrent devant un immense portail en bois. Le gros monsieur poussa avec force un battant qui grinça sur ses gonds.

Tous se retrouvèrent sous un porche sombre. Des boîtes aux lettres couraient le long du mur gauche. A droite un salon de coiffure un peu bizarre. Passé ce porche, une cour pavée, à ciel ouvert que surplombaient des coursives en bois.

A la queue leu leu ils se faufilèrent dans un escalier en colimaçon. Premier étage, leur futur logement. Une porte en bois à demie vitrée ouvrait sur un petit salon, à droite un comptoir cachant une kitchenette, à gauche une chambre avec un parquet qui craquait, les deux pièces baignées d'une lumière pénétrant par deux fenêtres donnant sur une place extérieure.

Un grand sourire illumina les visages de Fatoumata et de Kadiadou. Dès le premier instant elles surent, qu'ici, elles allaient être heureuses et ça n'allait pas être la vétusté du lieu, ni cette odeur de salpêtre qui prenait à la gorge qui allaient ternir ce bonheur naissant.

Des pavots blancs s'élançaient sur du lambris marron couvrant les murs à mi-hauteur. Ça faisait comme des vrais que Kadiadou essaya de cueillir. Au-dessus du lambris, un mur blanc érodé, vérolé, moisi sur lequel l'esprit pouvait vagabonder.

Ici elles se sentaient protégées. Kadiadou allait pouvoir grandir à l'abri de menace et Fatoumata poursuivrait sa croisade. Elle sauverait d'autres petites filles que la sienne.

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