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  • Michèle Sartout

Léonie,

Pour rendre visite à Léonie c’est tout un périple. Elle habite aux fins fonds de la Creuse, dans un village oublié. Elle ne vieillit plus. Ses yeux, bleus jadis, pétillent. Sa chevelure blanche auréole son visage ridé. Lorsque nous arrivons, elle semble toujours surprise, comme chaque année elle a oublié qui nous sommes, et soudain tout lui revient. « Ah oui, les petits enfants de Maria, comme c’est gentil de venir me voir ! Entrez-donc dit-elle » avec son léger accent chantant du terroir et son sourire charmeur. 

On pénètre dans la maison aux murs en meulière, au sol recouvert de tomettes rougeoyantes.

L’air y est frais et nous fait oublier la chaleur extérieure. Sur le massif buffet campagnard s’entremêlent les photos de famille, des plus anciennes, en noir et blanc collées sur un cartonnage

gris pâle, aux plus récentes aux couleurs vives. Les oncles, les tantes, les neveux, les cousins se disputent la place. Le poilu de 14, fièrement campé sur ses jambes, côtoie le FFI victorieux de 1944, les heureux mariés de 1950, la communiante recueillie des années 70 et l’arrière-arrière-petit fils nu sur un coussin à 6 mois. On se reconnait à 18 ans, puis à 40. D’une boîte à gâteau en fer blanc dépassent nos cartes postales pieusement conservées, écrites rapidement mais avec tout notre cœur. Chez elle pas de boîte de médicament, le docteur elle ne connait pas et compte bien mourir

tranquillement à la maison, comme ses ancêtres.

Léonie nous questionne, avide de savoir comment nous vivons notre époque de fous, semble tout comprendre de nos tourments et de nos angoisses. Pour l’occasion, elle a sorti les assiettes marguerite en verre transparent, dont elle a peint le fond de roses solitaires, n’a pas oublié les verres et la carafe Ricard hérités de son oncle, le bistrotier. Le tout accompagné d’un gâteau de châtaignes fait maison et d’une bouteille de cidre. Tout en jacassant, elle va et vient, trotte comme une petite souris. Elle n’aime guère parler d’elle, mais se plaît à faire resurgir ces moments du passé ou toute la famille se réunissait à Noël et partageait la dinde et les marrons. De cette époque, seules subsistent la tapisserie qui aurait pu être d’Aubusson avec ses dégradés de bleu et les carreaux de faïence de la cuisine, en camaïeu de bleus eux aussi, comme ses yeux.

Aujourd’hui, on ne va plus chez Léonie. Il m’arrive encore de songer à lui écrire, à lui téléphoner comme si elle habitait encore là-bas. Pour moi, elle est là toute proche, elle me manque parfois. Elle est partie un beau matin, comme ses ancêtres. Elle n’a rien vu venir. Le facteur qui lui apportait ma dernière missive l’a trouvée allongée sur le banc dans la cour. « Elle avait l’air de dormir » me dit-il,

« son visage était reposé, souriant ».



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