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L'inconnu

« Votre voix ne m’est pas inconnue », s’étonne la vieille dame qui l’accueille sur le perron. L’homme face à elle sourit et esquive, tout en lui serrant fermement la main. Il la complimente sur sa maison.

Il lui serait bien difficile de lui expliquer que l’homme qu’elle s’apprête à engager, recevait, il y a encore quelques mois, tous les prix et récompenses du monde entier pour ses travaux et sa découverte du vaccin contre le cancer du sein. Il lui serait impossible d’expliquer pourquoi l’homme qui venait de sauver la vie de millions de femmes se retrouvait dans le coin le plus reculé et isolé du monde.

Il se savait ici en sécurité, loin de tous et hors de tout, à l’abri. Il ne transportait plus qu’un hamac dans son sac à dos, seul objet qui le rattachait à sa vie d’avant.

« Je veux vous montrer la pièce dont je vous ai parlé au téléphone, c’est ma bibliothèque. J’y tiens plus que tout. Mes livres me sont plus chers que ma propre vie. C’est là que nous nous retrouverons

chaque jour, pour que vous me fassiez la lecture. »

Quand il entre dans cette pièce, c’est tout son passé qui lui éclate violemment au visage. Des milliers de livres se tiennent côte à côte sur les étagères. Il suffoque.

Elle lui avoue que ce désir de livres est devenu une pathologie. Elle éprouve un besoin viscéral d’acquérir, de posséder, de toucher et de lire le plus de livres possible. Elle en a tellement manqué.

Elle a appris à lire très tardivement et a passé sa vie à palier et oublier la honte de cet analphabétisme qui ne l’a jamais quittée.

Adoptée enfant, elle a bénéficié ensuite de la meilleure éducation mais elle a toujours combattu cette honte et s’est laissée enfermer dans ce monde de livres sans jamais pouvoir en sortir.

« C’est amusant, ajoute-t-elle, n’est-ce pas un hasard ? Je ne peux m’évader de ce monde que vous cherchez désespérément à fuir, Professeur. »

Il la regarde, stupéfait. Il a changé de nom et d’apparence, s’est défait, pense-t-il de son ancienne peau, de son ancienne vie, pour n’être plus rien qu’un inconnu vivant au gré des rencontres, du vent

et du soleil. Il n’aspire plus à rien qu’au moment présent, il a perdu la notion de sa vie.

L’indéfinissable sourire de cette vieille dame aveugle réussit à le convaincre qu’un jour peut-être, il lui racontera à son tour son histoire.

Après un silence, il lui demande :

« Montrez-moi où je peux accrocher mon hamac ? »

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