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  • Michèle Sartout

La bigote

Rivée à sa fenêtre au premier étage du 22 rue des mimosas, dissimulée derrière un rideau jaunâtre, Amélie prend des notes sur un cahier d’écolier.

Lundi 15 août

15h : Ahmed, le fils de l’épicier, inaugure son nouveau vélo en poussant des cris de bête. Si seulement il pouvait s’éclater le nez sur le bitume, il aurait enfin une bonne raison de hurler. Malgré ce que dit Monsieur le curé - on doit aimer son prochain comme soit même – moi mon prochain quand il n’est pas blanc et qu’il habite dans mon immeuble, je ne l’aime pas.

16h30 : La fille d’à côté, celle qui vient d’accoucher, rentre de sa promenade quotidienne. On ne sait pas trop d’où elle vient celle-là. Son marmot il n’a pas même pas de père, il braille du matin au soir et perturbe le cheminement de mes pensées à tel point que j’en perds le fil de mes prières. L’autre jour, elle a osé venir frapper à ma porte, pour me demander de cesser de marteler le plancher dès que le petit se réveille! « Mais bien sur ma p’tite dame que je lui ai répondu, à condition que vous arriviez à le faire taire, ce dont je doute… ». Enchantée de ma tirade, je lui ai claqué la porte au nez. Je viens de me faire une nouvelle ennemie !

18h : Heureusement, mon voisin du troisième, Monsieur Klein, me réconcilie avec la vie. Quel homme. ! Elégant, discret, propre sur lui. Quand je le croise, j’essaie bien d’entamer la conversation, mais il est si timide. Il esquisse un sourire charmant, m’adresse un bonjour poli et prétexte des rendez-vous urgents. Pour sûr, il doit avoir un poste à responsabilité. « Ah le voilà ! C’est son heure, il suffit que je pense à lui pour qu’il apparaisse ».

Son cœur palpite, son estomac se noue et des sensations inconnues parcourent la moindre parcelle de son anatomie intime. « Mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’arrive ! Un Pater et trois Ave n’y suffiront pas. Je vais finir en enfer.» Amélie, tourneboulée par ses pensées impures, laisse tomber son cahier et son stylo et décide d’aller respirer l’air de la mer toute proche, avec le secret espoir de croiser Monsieur Klein.

Dans le couloir, repeint en rouge depuis peu, raisonnent les hurlements du nouveau-né. Elle se bouche les oreilles pour ne pas les entendre. Des effluves de soupe aux poireaux s’échappent de chez ses voisins de droite, les Moreau, des petits vieux tout décrépis qui ne s’alimentent plus que de potage depuis qu’ils ont perdu leurs dents. « Au moins eux ils ont la chance d’être sourds », la pollution auditive ne les dérange pas. Elle s’agace de devoir contourner le landau stationné sur son chemin. Á l’intérieur, un objet coloré attire son regard, c’est une girafe en plastique. Elle s’en empare, la jette au sol et d’un coup de pied rageur, l’envoie valser en bas de l’escalier. Au fond d’elle-même ce n’est pas du jouet dont elle se débarrasse… « Jésus, Marie, Joseph pardonnez-moi de ces pensées assassines… »


Un bruit pas derrière elle l’arrête net. Ce doit être la nouvelle, ce martèlement de talon est reconnaissable entre mille. Amélie, curieuse de voir le phénomène de plus près fait mine de fouiller dans son sac. L’immense blonde en jupe de cuir et bas résille, affublée d’un manteau rouge assorti à la couleur des murs ne lui décoche même pas un regard. La bigote furieuse de cet affront tend la jambe, l’autre perd pied et dévale l’escalier la tête la première. Amélie se précipite, honteuse de son geste et se penche sur la silhouette inanimée dont la chevelure blonde git désormais loin du crâne ensanglanté Ce qu’elle voit lui arrache un cri. Ce crâne, elle le connait, ce visage tant aimé n’est autre que celui de Monsieur Klein. L’esprit encore vif malgré sa stupeur, elle rebrousse chemin précipitamment et s’enferme chez elle. Le remue-ménage causé par la chute n’est pas passé inaperçu ; les voisins commencent à sortir de chez eux, elle entend des éclats de voix, des pas précipités, une sirène. De sa fenêtre, elle voit les pompiers emmener sur une civière un corps recouvert d’une couverture.

19h : je crois bien que le voisin du troisième est passé accidentellement de vie à trépas. Merci mon Dieu, grâce à vous je n’aurai plus de pensées triviales et l’immeuble est débarrassé de cet individu aux mœurs dissolues. J’attendais depuis longtemps un logement au troisième, voilà que l’opportunité se présente. Demain j’écris au propriétaire, avec ma bonne réputation et ma piété légendaire, il ne pourra rien me refuser…


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