• Nicole Kahan

La fenêtre

Ronnie regarde par la fenêtre de sa chambre et s’interroge…

Cela fait des années qu’il est là, assis à son bureau à rédiger cette thèse dont le sujet est si pointu, si obscur qu’il se demande combien de personnes seront capables de la lire, si toutefois il parvient un jour à la terminer.

Lorsqu’il est découragé ou qu’il n’arrive plus à se concentrer, il regarde par la fenêtre l’immeuble d’en face, séparé du sien par un jardin d’agrément où il est interdit de pénétrer. Pour plus de luminosité, l’architecte a alterné des fenêtres, dont les parties inférieures sont vitrées, avec des balcons ou plutôt des loggias dont les gardes corps dessinent des lignes noires allégeant ainsi la façade. Ronnie admire les lignes verticales et horizontales de cet ensemble qui lui fait penser à un tableau de Mondrian.

Il a repéré au troisième étage une fenêtre sans rideaux où vit un jeune couple dont il distingue facilement les silhouettes. Il les observe se déplacer d’une pièce à l’autre essayant de deviner la configuration de leur appartement sans vraiment y arriver. Toutefois, il est quasiment sûr que cette fenêtre donne dans la pièce principale à gauche de laquelle il entrevoit le début d’une autre pièce qu’il suppose être la cuisine car il les voit souvent ouvrir et refermer une petite porte, probablement un réfrigérateur.

Tous les matins, il observe le couple aller et venir entre ces deux pièces et se préparer à aller au travail. Vers 8h 15, il n’y a plus personne et tout redevient immobile dans l’appartement. En général, ils rentrent vers 19h, excepté le mardi et le jeudi où ils doivent sortir ou avoir des activités. Il attend toujours leur retour avec une certaine inquiétude et se sent soulagé lorsque leur fenêtre s’illumine de nouveau. Le soir, ils semblent beaucoup plus détendus et disparaissent souvent de son champ de vision. Peut-être regardent-ils la télévision tout au fond de la pièce ? Parfois la fenêtre s’ouvre et la femme s’accoude pour fumer une cigarette. Ils se couchent tard, très tard, bien souvent après lui. À plusieurs reprises, alors qu’il s’était levé au milieu de la nuit pour boire un verre d’eau, il les a surpris en train de s’embrasser amoureusement. A chaque fois, il a ressenti de la jalousie mais aussi de la colère contre lui-même et cette question récurrente : Pourquoi s’est-il lancé dans cette thèse ? Elle absorbe tout son temps, l’empêche de profiter de la vie et l’oblige à une discipline monacale qu’il supporte de moins en moins.

Ce qu’il redoute le plus, c’est les week-ends lorsqu’ils reçoivent leurs amis. Il les voit boire, rire et danser tard dans la nuit pendant que lui, vissé sur sa chaise, devant son écran d’ordinateur, essaye de se concentrer sur son travail.

Un jour, il remarque que le ventre de la jeune femme s’arrondit mais il n’en est pas sûr.

Le temps lui donne raison et il les voit bientôt déambuler dans l’appartement, un nouveau-né dans les bras. A présent, un séchoir sur lequel ils étendent les langes et les habits du bébé est installé en permanence devant la fenêtre. La femme doit avoir pris un congé parental car elle est là toute la journée. Il se demande si la mère ou la belle-mère est venue vivre avec eux car souvent il aperçoit une dame d’un certain âge berçant le nourrisson.

Mais après quelques mois, tout redevient comme avant ou presque car maintenant ils se lèvent plus tôt et à huit heures moins le quart, il n’y avait plus personne dans l’appartement. Peut-être ont-ils trouvé une crèche ou une nourrice ? Ils se couchent toujours aussi tard mais font de moins en moins de fêtes le week-end.

Le temps passe et Ronnie rédige maintenant le dernier chapitre de sa thèse. Il voit enfin le bout du tunnel.

En face, l’enfant joue tous les soirs avec son père qui veut probablement en faire un petit Ronaldo. Il l’observe, dos à la vitre essayant de rattraper le ballon avec le pied. Parfois il perd l’équilibre mais se relève immédiatement pour shooter dedans.

Le jour vient enfin où il écrit le dernier mot du dernier chapitre de sa thèse. Il est si heureux qu’il danse et saute de joie en hurlant : « J’ai fini ! J’ai fini ! » mais tout à coup, il s’arrête et fixe la fenêtre de l’appartement d’en face. Aucune lumière, aucun signe de vie. Il semble vide. Depuis combien de temps ? Il ne peut le dire. Il a été tellement préoccupé et impatient de terminer sa thèse qu’il a oublié son couple. Il doit se rendre à l’évidence : la famille a déménagé. Ce constat le bouleverse et sans qu’il puisse se l’expliquer, il se sent abandonné. Il a été accompagné pendant tout son long périple et maintenant qu’il est enfin arrivé, il n’y a plus personne, ils ne sont plus là. Aujourd’hui, il est seul, seul pour commencer la « vraie » vie.







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