• Nicole Kahan

La petite Madeleine

Chaque semaine, je vais rendre visite à ma voisine, Madame Lonant, une vieille femme de 92 ans. Depuis le décès de son mari, elle vit seule dans sa maison, une ancienne fermette typique du Limousin. Elle a passé toute sa vie ici à Boussac, petit village dominé par son château rendu célèbre par George Sand qui y a séjourné à plusieurs reprises. Nous discutons d’abord des nouvelles du village puis nous passons à l’actualité du moment. Mme Lonant est une femme étonnante. Malgré son âge avancé, elle s’intéresse à tout ce qui se passe dans le monde, lit religieusement son quotidien régional, même si elle rouspète constamment qu’il n’y a rien dedans et qu’elle va arrêter son abonnement. Parfois, la conversation vire aux histoires du passé et je l’écoute toujours avec beaucoup de plaisir évoquer ses souvenirs dont certains font trembler sa voix d’émotion.

Ce jour-là, comme souvent, j’étais venue avec une petite friandise que je déposais discrètement sur la table de la cuisine. D’habitude, peut-être par pudeur, elle ignorait mon geste, m’invitait à m’asseoir et nous commencions notre conversation. Mais cette fois, à ma grande surprise, elle s’exclama : « Des madeleines ? Ce sont des madeleines que vous m’apportez ? ».

Confuse, je lui demandai : « Vous n’aimez pas les madeleines ? »

Elle me raconta alors l’accident survenu à la petite Madeleine de la ferme des Roussy. Cette histoire avait défrayé la chronique et pen-dant de longs mois, on n’avait parlé que de cela dans tout le village.

- Madeleine Morill était une enfant de l’assistance publique. A l’époque certains paysans, surtout les plus pauvres, prenaient des enfants de l’assistance publique. Cela leur faisait un petit revenu et aussi des bras pour les aider à la ferme. Vous savez, en ce temps-là, les enfants, ils n’étaient pas faits en sucre d’orge comme

aujourd’hui, ils devaient faire leur part de travail.

- Y-avait-il d’autres enfants de l’assistance publique dans le village ?

- Pas à Boussac-même mais dans certains villages alentours, c’était assez répandu.

Certains, comme les Roussy en prenaient régulièrement.

- Et quel âge elle avait, Madeleine ?

- Oh ! Elle devait avoir six ans quand elle est arrivée au village. On la reconnaissait facilement avec les vêtements qu’elle portait. C’était les vêtures que l’assistance publique envoyait à tous ses pupilles. C’était un peu comme un uniforme et pour qu’ils durent plus longtemps, ils étaient toujours taillés un peu trop grands. Pas que les paysans du coin soient mieux habillés, mais quand même. Je me souviens que la Madeleine était bien petiote pour son âge alors vous pouvez imaginez comment elle flottait dans ses vêtements. D’ailleurs, certains enfants ne se privaient pas pour se moquer. C’est peut-être pour cela qu’elle était si renfermée. C’est à peine si elle répondait lorsqu’on lui adressait la parole !

- Et, elle allait à l’école ?

- Oui, bien sûr ! Elle faisait partie du groupe des petits, ceux qui apprenaient à lire. Moi j’étais dans le groupe des grands qui prépa-raient le certificat d’études alors je ne l’ai pas beaucoup fréquen-tée. Mais je la revois très bien que dans la cour de l’école, elle était souvent seule et se parlait à elle-même. On la trouvait bizarre alors on ne s’approchait pas trop d’elle. C’était stupide de notre part, quand j’y repense.

- Et le maître ou la maîtresse ? Comment ils réagissaient ?

- Oh ! Vous savez, elle ne faisait pas de bruit, ne parlait à personne et en plus, elle travaillait bien. Alors pour le maître, c’était impeccable. A cette époque, on ne se posait pas trop de questions !

- Et comment cela se passait à la ferme des Roussy ?

- On n’a jamais trop su. Les Roussy c’était des gens pas bien causants, ils ne se mêlaient pas trop à la vie du village. Ils n’avaient pas d’enfants alors c’est peut-être aussi pour cela qu’ils prenaient des enfants de l’assistance.

- Comment l’accident est arrivé ? 

- Et bien, d’abord il faut que je vous dise. C’était en plein milieu du mois janvier, il y avait beaucoup de neige. La ferme des Roussy était située en dehors du village alors comme beaucoup d’entre nous, la petite Madeleine devait marcher à peu près 3 km pour arriver à l’école. C’était assez courant à l’époque.

- Vous aussi vous deviez beaucoup marcher pour aller à l’école ?

- Moi, non. Mais mon mari, lui, venait de bien plus loin que la petite Madeleine. Il habitait tout là-haut au Croc Blanc. Il arrivait toujours en retard et se faisait punir par le maître. Croyez-moi, l’hiver à c’t’époque, c’était pas drôle !

- Et la petite Madeleine ?

- Le jour où elle a disparu, il avait neigé la nuit précédente et il faisait un froid glacial. D’après ce que les Roussy ont dit plus tard aux gendarmes, ce matin-là, elle était partie très en retard. Elle avait été malade durant la nuit et avait eu du mal à se lever. Elle était d’ailleurs partie sans prendre son petit déjeuner. On suppose qu’elle a essayé d’emprunter le raccourci qui passe par le Thoul, une petite rivière que l’on peut traverser à gué l’été mais en aucun cas l’hiver. Il y avait bien une passerelle en bois, construite au siècle dernier mais elle n’était pas entretenue, les lattes étaient à moitié pourries. Tous les enfants du village, pré-venus du danger depuis leur plus tendre enfance, savaient qu’il était absolument interdit de monter sur cette passerelle. Il y avait des barbelés pour empêcher d’y accéder mais vous savez avec le

temps, ils ne servaient plus trop à rien. On pouvait facilement passer par-dessous.

- Mais cette passerelle, si elle était inutilisable, pourquoi ne l’a-t-on pas réparée ?

- Justement, tous les ans, il en était question ! Mais personne ne voulait mettre la main à la poche. Le maire disait que c’était aux propriétaires riverains de financer les travaux et eux rétorquaient que c’était à la mairie. Alors vous voyez, on ne pouvait pas s’en sortir comme ça !

- Alors si je comprends bien, la petite Madeleine aurait pris la passerelle et serait tombée dans la rivière gelée ?

- C’est ce que les gendarmes ont déclaré. Mais moi, j’ai toujours trouvé que certaines choses n’étaient pas claires.

- Comme quoi ?

- Eh ! Bien d’abord, on ne l’a pas retrouvée tout de suite. A cette époque, il n’y avait pas le téléphone comme maintenant. Alors, quand le maître, ce matin-là, a constaté qu’elle était absente, il a pensé qu’elle était malade et puis c’est tout. Ce n’est que vers 18h lors-que les Roussy ne l’ont pas vu revenir de l’école qu’ils se sont inquiétés. Ils se sont mis à la chercher mais il faut dire qu’à ce moment de l’année, la nuit tombe très tôt. En fin de compte, ils ne l’ont pas retrouvé et le lendemain matin ils sont allés avertir la gendarmerie.

- Pourquoi, ne l’ont-ils pas fait le soir-même ?

- Probablement parce qu’ils ont eu peur et ne voulaient pas d’his-toires, surtout avec le Directeur de l’Assistance qui pouvait décider de ne plus leur donner d’autres enfants. Ils ont dû se dire qu’ils arriveraient à la retrouver eux-mêmes.

- Et pourquoi pensez-vous qu’elle n’est pas morte en tombant de la passerelle ?

- Premièrement, je trouve étrange qu’on ait retrouvé son capuchon et ses sabots sur le bord de la Thull, en haut du talus. Pourquoi aurait-elle retiré son capuchon et ses sabots avant de traverser la rivière ?

- Vous croyez qu’elle a fait une mauvaise rencontre ?

- Je ne sais pas, on n’a pas retrouvé d’empreintes de pas. Il avait neigé toute la nuit alors elles ont pu être effacées.

- A-t-on découvert des marques de violences sur son corps ?

- Vous savez quand on tombe du haut d’une passerelle sur des grosses pierres au fond d’une rivière, on se fait forcément quelques bleus.

- Mais y-at-il eu une autopsie ?

- Vous plaisantez ! A cette époque cela ne se faisait presque pas, en plus une enfant de l’assistance, qui voulez-vous que cela inté-resse ?

- Mais alors comment elle est morte d’après vous ?

- Je ne sais pas mais il y a autre chose qui m’a toujours semblé bizarre. Elle n’avait plus son collier avec la médaille sur laquelle était inscrite son matricule. A cette époque, tous les enfants de l’assistance publique en avaient un et ne devaient sous aucun prétexte le retirer. C’était en quelque sorte, leur pièce d’identi-té. Lorsque je suis devenue assistante sociale, J’ai beaucoup tra-vaillé sur ce sujet et je connais bien ces pratiques !

- Et qu’est-ce que vous en déduisez ?

- Et bien peut-être qu’elle a fait une mauvaise rencontre, s’est débattue et son collier a été arraché avant qu’elle n’essaie de se sauver par la passerelle.

- On aurait retrouvé le collier dans les alentours !

- Sauf si la personne en question l’a récupéré.

- Pourquoi l’aurait-elle récupéré ?

- Pour que l’on ne sache pas l’identité de l’enfant.

- Mais, vous n’avez aucune preuve !

- Je sais. Pourtant, je trouve qu’il y a beaucoup de choses bizarres qui n’ont jamais été élucidées dans cette histoire. Figurez-vous qu’on a aussi retrouvé dans un de ses sabots, plié en tout petit, une vieille lettre de l’assistance publique qui certifiait le

changement du statut de la petite de D à A.

- Qu’est-ce que cela signifie ?

- J’ai su cela bien plus tard, quand j’ai appris mon métier ! Il y avait deux catégories d’enfants que l’assistance publique prenait en charge. Les enfants véritablement abandonnés et ceux qui étaient simplement déposés. Ces derniers pouvaient être repris par leurs parents à tout moment. La lettre A signifiait abandonnés ; ces

enfants-là pouvaient être adoptés. La lettre D signifiait déposés et ces enfants-là, les pauvres, espéraient toujours que leurs parents reviendraient les chercher. Malheureusement, c’était rarement le cas.

- Vous voulez dire que la petite Madeleine n’avait plus aucun espoir que ses parents la reprennent.

- C’est probable. Peut-être étaient-ils morts ? On ne sait pas.

Après cette dernière phrase, nous sommes restées un long moment en silence. Nous avions besoin de nous recueillir sur le tragique destin de cette enfant disparue depuis plus d’un demi-siècle.

- Et les Roussy dans cette histoire, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

- Oh ! Après cet accident, on ne leur a plus jamais confié d’enfants de l’assistance et déjà qu’ils n’étaient pas très bien vus dans le village, alors vous imaginez !

- Mais est-ce que les gendarmes les ont, à un moment ou un autre, soupçonnés ?

- Non, pourquoi voulez-vous que les Roussy se débarrassent d’un enfant qui leur rapportait des sous ? Ils ont été accusés de négli-gence car, d’une part, si la petite était malade, ils n’auraient pas dû l’envoyer à l’école encore qu’à cette époque, je peux vous assurer qu’il fallait bien avoir 40 de fièvre pour pouvoir manquer la classe. Mais ce qu’on leur a le plus reproché c’est de ne pas avoir signalé la disparition de Madeleine, le soir-même. Ils devaient quand même pas avoir la conscience tranquille car ils ne sont même pas venus à l’enterrement de la petite ! Pourtant, tout le village était là. Il y avait le Maire, les membres du Conseil Municipal, le Maître et même le Directeur de l’Assistance Publique qui avait fait le déplacement.

Cet accident a vraiment été un choc pour tout le village. D’ailleurs, quelques mois plus tard, la Mairie a décidé de réparer la passerelle qui porte maintenant le nom de Madeleine. La passe-relle du Morill est devenue l’un des endroits préférés des enfants du village, surtout l’été, quand ils peuvent se baigner dans le Thoul ! Quand je repense à cette histoire, ça me rend triste, mais je me dis que la mort de la petite Madeleine aura servi au moins à quelque chose.



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