• Monique Derrien

La séparation

Deux petites valises attendaient dans le couloir. Les parents tout joyeux avaient dit aux enfants «allez vite en voiture, on s'en va!».

C'était en Juin 1939.

Hannah et Ethan tout excités se bousculaient sur le siège arrière de la vieille Rosengart. Personne n'avait parlé de vacances. Le silence des parents sur la destination de ce voyage impromptu alimentait toutes sortes d'hypothèses mais Hannah et Ethan tombèrent d'accord sur un séjour à la mer, peut-être comme l'année dernière quant ils avaient passé deux semaines chez tante Sarah à Port des Barques avec tous les cousins.

« Dites, c'est là qu'on va, c'est ça ? ».

« Chut les enfants, soyez sages, c'est un secret ».

« Mais on arrive bientôt ? »

« Bientôt, dans une petite heure », petits mensonges nécessaires afin de calmer l'impatience des enfants.

A 9 et 5 ans une heure leur semblait à la fois très court et trop long. Hannah murmura à son petit frère que ça faisait trois heures qu'on roulait et qu'il ne restait plus longtemps avant d'arriver.

Le nez collé à la vitre, c'était à qui verrait la mer en premier.

La voiture s'engouffra sous un porche et déboucha dans une cour de ferme. Trois enfants couraient après des poulets. Un chien jaune aboyait après les enfants. Une grosse matrone se tenait sur le perron, sans bouger, essuyant ses mains dans son tablier.

Les parents sont descendus. Ils ont parlé avec la grosse dame. Hannah et Ethan n'ont rien entendu. Prostrés, inquiets, ils s'enfonçaient dans le siège, plus encore lorsque les trois

enfants curieux sont venus les voir.

Les parents ont récupéré les deux petites valises, ont fait descendre les enfants. Ils ont pris Hannah et Ethan dans leurs bras, leur ont dit qu'ils allaient passer quelque temps ici dans cette ferme, avec les autres enfants mais sans eux, que dès qu'ils

pourraient, ils reviendraient les chercher.

Il allait s'écouler trois ans.

Trois ans interminables pour ces deux enfants de la ville contraints aux travaux de la ferme. La grosse dame menait tout son petit monde à la baguette. Les enfants devaient mériter le pain qu'elle leur donnait. Les trois enfants, arrivés bien avant Hannah et Ethan

ne manquaient pas une occasion de les tyranniser. Chaque soir Ethan rejoignait Hannah dans son lit et pleurait ses parents. Elle se disait qu'elle avait le droit de mentir afin de le consoler, sans aller jusqu'à un mensonge gros comme un éléphant. Tout au long de ces trois années elle allait pratiquer l'art de bien mentir aux autres mais aussi à elle-même. Malgré ses neuf ans, elle avait bien compris qu'il fallait absolument tenir, pour elle, pour son frère

jusqu'à ce que ses parents reviennent.


Hannah avait cinquante neuf ans quand je l'ai rencontrée.

Petite femme bossue aux yeux couleur lavande, cheveux courts permanentés, à la démarche incertaine, nous sommes devenues amies dès le premier regard, nous le resterons jusqu'à sa mort trente ans plus tard. Elle sera présente lors de la mort annoncée de son frère qui lui confiera ne s'être jamais remis de son passage à la ferme, que des cauchemars récurrents ont jalonné sa vie, que la maladie a été sa compagne depuis.

Hannah dira qu'elle est étonnée de toute cette souffrance.

Et toi ? Non. Mais à la demande « raconte moi » elle dira ne se souvenir de rien.

C'est peut être ça le génie du mensonge ?

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