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  • Marie-Anne Gérard

Le Refuge

1er Mars :


Ce soir non plus, je ne me sens pas en forme. J'ai même du mal à trouver mes phrases.

Il me faut pourtant continuer d'écrire pour ne pas perdre pied, ralentir la chute, gagner du temps jusqu'à ce que l'Etranger arrive enfin et nous sauve de la Peste.


C'est ce qui était annoncé l'été dernier. Il paraît même qu'on en parlait déjà dans les livres.

Depuis, je n'ai plus rencontré personne et parfois je doute...

Ce sauveur ne serait-il qu'un mythe, le malentendu auquel mon esprit s'accroche pour ne pas sombrer totalement ?


Huit longs mois ont passé, le printemps va bientôt revenir et je reste cloîtré dans ma montagne, seul dans cette bergerie où, parfois, au réveil, je crois entendre mes cris d'enfant heureux résonner comme un écho du monde d'avant.

Ce lieu de mon exil était autrefois mon royaume. Il en reste des traces dans tout mon être. C'est pour cela que je l'ai choisi comme refuge.


L'hiver a été rude. J'ai du me rationner sur mes maigres provisions mais tout recommence à éclore et je vais bientôt pouvoir me nourrir à nouveau à ma faim.


Sauf que ma faim a disparu et j'ai bien peur que ma soif de vivre également.


A quoi bon en effet continuer... J'ai peur de ce que je vais trouver si je redescends dans la vallée. Peur des morts enterrés sous le sable. Peur aussi de ceux qui auront survécu...


2 Mars :


Aujourd'hui, alors que j'allais relever les pièges dans la forêt à bonne distance de la bergerie, j'ai vu des humains qui randonnaient comme autrefois sur le GR.


C'étaient des jeunes, ils avaient l'air heureux, avançant comme si de rien n'était, sans masque ni protection, tellement proches les uns des autres que c'en était choquant.


Je les ai suivis un moment, mais n'ai pu me cacher bien longtemps, les brindilles craquant sous mes pas ayant dénoncé ma présence.


Ils ont eu l'air un peu surpris de me voir là, dans ce lieu qu'ils imaginaient sans doute désert mais ni ma barbe, ni mes cheveux longs, ni mon manque évident d'hygiène n'ont eu l'air de les rebuter.

Ils ont engagé la conversation mais, en réponse à leurs questions, je n'ai posé que celle qui m'obsédait,

« L'Etranger est-il arrivé ? ».

Ils m'ont demandé de quel étranger je parlais et j'ai dit « Le sauveur de la Peste ».

Ils ont échangé de drôles de regards puis ont hâté le pas pour disparaître au plus vite.


J'ai compris. La Peste est toujours là. Il n'est pas temps pour moi de redescendre et peut-être que ce temps ne viendra jamais...


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