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Le vieux

de Michèle Sartout C’était un vieux gars, un sauvage comme on disait. Il vivait seul dans sa masure au sol de terre battue. Les murs suintaient le noir de fumée. Au-dessus de la cheminée pendait une reproduction de la « petite fille à la gerbe » de Renoir. Toujours vêtu d’une veste de drap de laine gris et d’un pantalon de velours côtelé, il complétait l’ensemble en se vissant sur la tête une casquette éculée tachée de sueur. Encore alerte malgré son âge, Il cultivait son jardin, sabots aux pieds, une gitane maïs coincée au coin des lèvres. On le voyait accoudé sur sa fourche s’essuyer le front avec son mouchoir à carreaux, regardant au loin, comme perdu dans ses pensées. Une fois par semaine il allait à pied jusqu’au bourg faire ses emplettes et taper une belote. Il parlait de la pluie, du beau temps. Il commentait les dernières nouvelles. Se plaignait de ses douleurs qui l’empêchaient de se mouvoir comme avant. Mais du passé il ne disait mot. On respectait son choix. On savait qu’il était allé « aux écoles » et qu’il aurait voulu être instituteur. Qu’il s’était fiancé avant la Grande Guerre. Mais lorsqu’il est revenu des tranchées il n’a plus jamais été le même. L’été venu, le temps d’un après-midi, ses neveux venaient prendre de ses nouvelles. On ne sait s’il était content mais il sortait les verres, les bouteilles, l’antique boite à gâteaux en fer blanc et déposait le tout sur la nappe à carreaux rouges et blancs. On buvait le vin au gout amer. On bavardait, on riait, on ne posait pas trop de question. Les plus petits se sauvaient dans le jardin, fuyant le vieil oncle à la joue piquante et au baiser mouillé. Ils cueillaient des pommes, gambadaient dans le champ de blé mur du voisin. Leurs cris de joie couvraient le pépiement des hirondelles affolées par ce soudain regain d’activité. Quelques heures plus tard on repartait comme on était venu, en promettant de revenir très vite. Promesse que l’on ne tenait jamais. La santé du vieux déclina, on appela les neveux, qui décidèrent de le placer dans la nouvelle maison de retraite flambant neuve. Il sera bien là. Il aura tout le confort. Et puis on viendra le voir. Mais ils ne vinrent pas. L’une des petites nièces, qui n’aimait pas ses bisous mais qui se sentait triste de l’imaginer dans une grande chambre blanche voulut lui écrire. On se moqua d’elle, mais elle persista. Une longue correspondance commença. Il avait une belle écriture fine. Elle lui contait ses journées, lui envoyait des photos. Il lui parlait de sa vie d’avant la guerre, de ses projets avortés, de sa fiancée disparue, de Ronsard, son poète favori. Il ne regrettait rien, il était heureux de partager ses souvenirs avec cette gamine qui ressemblait au portrait de la cheminée. Un dimanche matin, les neveux reçurent un appel de l’hôpital. Le vieux était mourant, il fallait venir vite. Ils n’arrivèrent que trois jours plus tard. Il était mort la veille. Il était ridé, sa peau était desséchée et son visage repoussant. Ce n’est que lorsqu’ils eurent examiné ses bagues qu’ils le reconnurent. 

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