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Les confins

d'Hélène Courvoisier Ils avaient choisi une nuit sans lune. Parsiphone avait mis ses plus belles plumes, celles que les étoiles suffisent à faire scintiller.

Ses pattes s’ancraient au sol et ses yeux se perdaient dans la foule des êtres qui arrivaient. On entendait à peine le bruissement des téguments, des antennes, des trochanters, des rémiges et des chélicères. Tous voyageaient légers. Il avait été décidé de n’emporter presque rien. Pas de fruits, pas de graines, pas d’outils, pour chacun seulement un livre et dans une coque de noisette, le souvenir d’un son, d’une odeur, d’un paysage. Parsiphone regardait les navires se remplir dans le silence de la mer d’huile. Cela lui évoquait étrangement une peinture, une œuvre d’art italienne, peut-être, qu’elle avait vue, petite, quand les musées existaient encore. Elle était encore étonnée d’avoir su les convaincre de partir. La naine était venue la trouver un soir, lui avait expliqué que vivre ici, vivre ainsi, ne serait plus possible, ne serait plus tenable, ne serait plus soutenable. Il fallait la croire, la naine, ce personnage étrange que l’on célèbre aux jours de muguet, car elle savait lire dans la couleur des nuages. Alors, Parsiphone avait appelé, elle avait chanté, plusieurs fois. Les ondes avaient formé une matière dense et souple, avaient voyagé au plus loin des contrées de lacs et de montagnes. Et elle avait été entendue. Quelques-uns avaient commencé à construire les navires, au creux de la falaise orange, quand d’autres petits groupes étaient partis explorer les confins. Ils avaient finis par trouver, là où les bords se rejoignent, la Terre de l’Entre-Mondes, terre fertile qui saurait les accueillir. C’était donc possible. Ils partiraient con-finer, mettre ensemble les fins, accoler les frontières, fusionner les limites des territoires, rassembler. Partir n’était plus fuir, partir avait pris un élan, un goût de bien commun, une possibilité de faire et être ensemble. Dans la nuit sans lune, au fond du noir de la baie, les ancres étaient lentement relevées, les rameurs se préparaient. Parsiphone était montée à bord et soudain la naine lui demanda d’une voix vibrante, lui ordonna de dire le dernier appel, ainsi qu’il était prescrit, car c’était l’heure. 

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