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Mais qui a peur de Cora Suvroni ?


de Martine Bluteau


Elle descend du train alors que la nuit est déjà tombée. A la gare du Nord, elle était montée dans un wagon où il n’y avait pas beaucoup de monde. Elle avait remarqué, cet homme barbu, calé prêt d’une fenêtre, qui lui paraissait nerveux. A chaque arrêt, il jetait des œillades vers les portières, et semblait soulagé lorsque le train repartait. Au moment de descendre, elle était passée devant lui. Il avait relevé la tête, l’avait regardée fixement et lui avait fait un incroyable sourire, qui l’avait un peu troublée. Mais déjà elle descendait du train. Il était descendu derrière elle. A la sortie de la gare, indécis, il s’était arrêté. Elle marche d’un bon pas, elle a hâte de rentrer chez elle. Elle en a bien pour dix minutes avant d’arriver à la Cité. Elle passe devant le bar-tabac où il y a encore quelques habitués, malgré l’heure tardive. A ce moment elle se retourne et aperçoit l’homme qui marche derrière elle. Elle se dit qu’il va sûrement rentrer au café. Mais non ! Quand elle sort du bourg pour prendre la route de la Cité, il est sur ses pas. Elle n’est pas inquiète, ce n’est pas la première fois qu’on la suit. Sa mère lui dit souvent qu’elle est trop candide, qu’elle devrait toujours se méfier des autres. Mais elle sait que la peur n’évite pas le danger. Et puis, elle a sa « bombe », au cas où ! Elle s’arrête et lorsque l’homme arrive à sa hauteur, le plus naturellement possible, elle lui demande si ce qu’il lui veut. « N’ai pas peur, je ne vais pas te faire de mal. On va chez toi et je vais t’expliquer ; mais donne-moi ton sac, il a l’air vachement lourd » Elle ne se démonte pas : « Je vis avec ma mère qui est malade et insomniaque. Je ne peux pas me ramener comme ça avec un homme, ça la terroriserait ». Il n’a pas de réaction. Ils arrivent en vue de la Cité. « Tu as à bouffer dans ton sac ? ». On est vendredi soir. Elle a fait des courses avant de prendre le train, car l’unique superette de la Cité est fermée ce jour-là. De toutes façon c’est nul, il n’y a jamais rien de bien! Demain midi, elle est invitée chez sa sœur qui lui a demandé de s’occuper de l’apéro. « Super » dit-il en se dirigeant vers une pelouse. « On va se poser là, sous le lampadaire». Il enlève son imper qu’il étend par terre et l’invite à s’asseoir. « Je te laisse mettre la table ». Elle sort du sac une bouteille de vin cuit. Elle l’a acheté car il y avait une promo : un verre attaché au goulot ; un bocal d’olives vertes, elle n’aime pas les noires ; des bâtonnets de surimi. Elle a aussi un tube de mayonnaise, du jambon de Parme et des gressinis.

« Madame, Madame réveillez-vous ! ». Elle émerge lentement de son rêve. Une voix de femme insiste doucement : «Cora, il faut vous réveiller ». Elle réussit enfin à ouvrir les yeux. Elle veut parler, mais une douleur intolérable lui transperce la tête ; c’est horrible ! Un visage masqué penché au-dessus du sien : « Cora vous êtes à l’hôpital, vous avez eu un accident, mais n’ayez pas peur, ce n’est pas grave ». Un autre visage masqué, une voix rogue, un homme : « Je suis le docteur (elle ne comprend pas) Vous avez un traumatisme facial avec une fracture de la mâchoire. C’est douloureux, mais pas alarmant. On va vous arranger ça ». Il lui prend la main « Je vais vous poser quelques questions, vous me serrerez la main une fois pour oui, deux fois pour non. Vous avez bien compris ? » Elle serre une fois la main du médecin. « Vous vous appelez Cora Suvroni ? ». Elle hésite. Ce nom lui dit bien quelque chose, mais dans son esprit il y a aussi France Drapeau, qui insiste. Elle ne sait que faire, elle doit réfléchir et elle ferme les yeux. La main lâche la sienne, la voix s’éloigne, elle perçoit une certaine agitation  autour d’elle. Elle étouffe. « Je vais mourir » pense-t-elle. Elle se sent glisser vers le néant. Mais brusquement, on lui plaque un masque sur le visage. C’est extrêmement douloureux, mais elle peut enfin respirer. Elle commence à planer.

Il est assis en face d’elle le dos contre le lampadaire. Elle l’observe. Cet homme-là n’est pas clair, pense-t-elle : Il a dû faire un mauvais coup : sa fausse barbe, son postiche en témoignent. Elle s’y connait, elle est perruquière, depuis plus de vingt ans, à l’Opéra de Paris. Mais, il est sympa avec elle. Il lui a laissé le verre qu’il a bien rempli, et lui, boit à la bouteille. Elle trouve ce tête à tête plutôt romanesque, elle qui, depuis longtemps, n’a pas été invitée au restaurant par un homme. Elle le trouve séduisant. Il est très volubile maintenant. Il lui raconte qu’il sort de prison et qu’il devait retrouver un copain à la gare où ils sont descendus, mais le gars n’était pas là, il ne pouvait pas le joindre avec son portable et ne pouvait aller au café car il n’avait plus d’argent. C’est pour ça qu’il l’avait suivie, pour qu’elle lui passe le sien. « Alors là vous n’avez pas de chance, je n’ai pas de téléphone, je suis contre, c’est mauvais pour mes oreilles, vous comprenez, je travaille dans la musique ». Il la regarde et il éclate de rire «  Décidément ce n’est pas mon jour. Je suis tombé sur la seule fille qui n’ait pas de portable. J’hallucine! Mais je ne regrette pas car tu es plutôt gentille ! Ce pique –nique nocturne est vraiment ubuesque ! Elle a la tête qui tourne un peu, elle qui ne boit jamais d’alcool, mais elle n’a pas osé lui dire. Elle s’apprête lui demander : « Qu’est-ce que vous avez fait pour aller en prison ?». Mais elle réalise que s’il ne peut pas utiliser son portable, c’est qu’il n’en est pas sorti normalement, qu’il a du s’évader. « Je m’appelle Jacques et toi comment tu t’appelles ? » . Elle hésite, elle ne tient pas à lui dire son nom, elle le trouve moche et ridicule. Depuis qu’elle est toute petite on s’en est toujours moqué. Et puis c’est peut-être un peu risqué. Ses yeux tombe sur le sachet de surimi dont la marque évoque le corail et spontanément elle répond «  Cora, je m’appelle Cora, (non pas Surimi c’est trop), Cora…Suvroni » Elle trouve que ça sonne bien.« Ah, tu es italienne » C’est pour ça, dit-il en levant la bouteille de Martini qu’il vient de terminer. Il la regarde dans les yeux. Elle est de nouveau troublée. « Je vais te demander un service Cora et en récompense je te laisserai ma bague. Elle est en or, tu pourras en tirer un bon prix ».

« Dites-moi ce que vous voulez, je verrai si je peux, mais je ne veux rien, je ne suis pas vénale »

« Je pense qu’il doit y avoir quand même un téléphone chez ta mère. Je voudrais que tu m’appelle un taxi que tu me donnes un peu d’argent pour payer la course ». Elle acquiesce. Il l’aide à ranger les restes de leurs agapes et remet son imper après l’avoir secoué. Au moment où il l’enfile, elle voit qu’il à un revolver de coincer dans sa ceinture. « Je vais monter avec toi, tu laisseras la porte ouverte, pour que j’entende qui tu appelles ». Alors-là, c’est trop fort, c’est lui qui se méfie d’elle ! Ils entrent tous les deux dans son immeuble. Elle ouvre doucement la porte de l’appartement. Il n’y a pas de lumière, tout est tranquille. Le téléphone est dans l’entrée et sur la liste des numéros importants, elle trouve celui d’une compagnie de taxis. Elle lui fait signe d’approcher pour qu’il compose lui-même le numéro. Ça sonne. Il lui repasse le combiné. « Oui, une course pour Paris 18ème Porte de Clignancourt. Mon nom ? Cora Suvroni. Bien, nous serons devant la gare du RER, dans un quart d’heure ». Ils ressortent tous les deux de l’immeuble et repartent vers la gare. Elle a mal aux pieds, elle aurait bien voulu changer ses chaussures à talons contre des basquettes. Mais en réalité ils n’étaient pas allés ni dans l’immeuble, ni dans l’appartement de sa mère. Elle l’avait emmené dans une autre tour, chez Mme Dumas qui était hospitalisée. Elle avait les clés car elle venait chaque jour s’occuper du chat. Comme ça elle évitait d’éventuels problèmes avec sa mère. Il la presse car il ne veut surtout pas rater le taxi. Elle a peur de tomber et s’accroche à son bras. Il la regarde et lui sourit.

Quand elle reprend conscience, une infirmière est près de son lit en train d’installer une perfusion. Elle lui demande si elle sait où elle est. Elle lui fait signe qu’elle ne peut pas parler avec le masque. L’infirmière lui tend la main qu’elle serre une fois pour « oui ». La télé de sa voisine de lit hurle. « Moins fort, Madame Leroux, votre voisine a besoin de calme !». Elle fait signe à l’infirmière qu’elle voudrait écrire. Celle-ci lui tend son stylo et un papier. Elle écrit : « Pourquoi je suis là ? ». « Je ne sais pas , dit Eloïse, je viens juste de prendre mon service, mais le Docteur ?, dont elle ne comprend toujours pas le nom, est train de faire sa visite, il va venir vous voir ». Et juste à ce moment, il entre dans la chambre. «Oui, elle est réveillée. Elle veut savoir pourquoi elle est là » lui dit l’infirmière. « Vous êtes arrivée ce matin aux urgences vers 5h. Une personne qui promenait son chien dans la Cité, vous à trouver inconsciente sur le chantier qui borde la route et a appelé les secours. Vous avez dû vouloir le traverser pour aller plus vite et vous êtes tombée violemment face contre des pierres qui se trouvaient là. Traumatisme facial et fracture de la mâchoire inférieure. Vous ne vous êtes pas ratée ! Bon, je vais remplir votre dossier maintenant». Mais juste à ce moment-là son téléphone sonne. « Une urgence, je reviens ». Il sort avec l’infirmière sur ces pas.

La télé de Mme Leroux hurle toujours. En tournant la tête avec précaution, elle voit l’écran.

SPÉCIAL FLASH INFOS

LA CAVALE DE l’ENNEMI PUBLIC N°1 S’EST TERMINÉE CE MATIN

A PARIS DANS LE 18EME ARRONDISSEMENT.

JACQUES M. A ÉTÉ ABATTU, PAR LA BRIGADE ANTI-GANG.

Elle reconnait l’homme sur l’écran, c’est bien lui, même s’il n’a ni barbe ni postiche sur la photo. « D’ailleurs il est mieux sans » pense-t-elle. Suit une interview du chef de la police, puis celle du chauffeur de taxi qui l’avait conduit devant ce bar du quartier, où il a été tué. Il s’est présenté spontanément à la police et a déclaré qu’il l’avait chargé Jacques M. dans la nuit à la gare du RER, près de la Cité des Lucioles. Il était accompagné par la femme qui avait commandé la course et qui s’appelait Cora Suvroni. Non, il ne l’avait pas bien vu. Tout ce qu’il pouvait dire c’est qu’elle portait des talons hauts qui lui donnaient mauvais genre. Il les avait remarqués, quand le couple s’était embrassé d’une façon très sensuelle, avant que lui ne monte dans la voiture.

APPEL A TEMOIN

LA POLICE RECHERCHE

LA COMPLICE DE L’ENNIMI PUBLIC N°1, CORA SUVRONI

Elle est sidérée c’était bien un vrai truand, mais il avait été si gentil avec elle. Et il embrassait tellement bien. Elle se souvient de ces dernières paroles. Elle a de la peine.

Le médecin revient. Il ouvre son dossier : « Vous vous appelez Cora Suvroni » Non pourquoi ? écrit-elle, sur le carnet qu’il vient de lui donner. « Je m’appelle France Drapeau, je sais, c’est un nom moche et ridicule, mais c’est le mien ».





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