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Première Pêche

de Anne Ballner Au pied des falaises, sur la petite plage de galets, il fallait attendre le mois de juillet pour le premier bain. La plage serait alors surveillée, l’eau aurait atteint une température supportable pour les petits citadins. Aux vacances de Pâques, la première pêche à la crevette réjouissait les enfants. La joie commençait par l’essayage de l’équipement. D’une année sur l’autre, les marinières en gros drap de coton passaient d’un enfant à l’autre. Trop petites, elles devenaient impossibles à enlever une fois imbibée d’eau de mer. Il fallait aussi reconstituer les paires de méduses, vérifier les filets, appelés « pousseux » dans la région, et les paniers à crevettes. Filet sur l’épaule, panier en bandoulière, ils prirent fièrement le chemin de la plage. C’était un plaisir simple qui tenait de la chasse au trésor et la joie de profiter de la plage avant la saison. Cela avait déjà le goût des grandes vacances. La pêche à la crevette dans cette région se pratiquait à marée basse. La bande de galets rapidement franchie grâce aux sandales, les enfants atteignirent le sable. L’eau était glacée, le sable se glissait entre les doigts de pieds. La mer n’était ni bleue ni verte. Elle était les deux à la fois, au gré des nuages et des courants. On se serait cru dans un tableau de Monet, Falaises près de Dieppe. Les cris des mouettes et le clapotis des petits rouleaux constituaient le décor sonore. L’odeur de l’iode et des algues complétait l’ambiance. Alors, chacun prit sa place dans l’eau, par ordre de taille. - Maman a dit de l’eau jusqu’au genou, pas plus.  - Elle a dit ça pour toi, tu ne sais pas nager. - Non, c’est pour tout le monde. Elle est trop froide pour nager. - N’empêche que quand elle verra tout ce que je vais rapporter, elle sera bien contente. Et toi, tu n’es pas obligée de lui raconter que je vais jusqu’au nombril. - Elle te voit très bien. Elle est assise sur la jetée. Je suis sûre qu’elle fait semblant de lire. Aïe, le manche de mon filet vient de me cogner le ventre. J’ai buté sur un rocher. - Raccourcis tes longueurs, tu t’approches trop des rochers. Remontant leurs filets quand ils semblaient chargés, les enfants devaient alors trier parmi les algues vertes, crabes, petites soles, les crevettes grises tant recherchées. Ils remettaient tout le reste à l’eau, trop petit ou non comestible. Les paniers se remplissaient de petits crustacés agités. Il ne fallait pas les laisser sauter hors du panier. Concentrés sur leur pêche, ils s’étaient tus. Un vrombissement de motos fit soudain irruption dans cette quiétude maritime. Ils tournèrent la tête en même temps. Quatre motos de cross s’élançaient sur la jetée. Ils eurent tous peur pour leur mère. Celle-ci avait eu le réflexe de sauter dans les galets. Elle se tenait assise, se frottant vigoureusement les pieds. Ils remontèrent sur la plage aussi vite que possible, pour voir comment elle allait. Les motos étaient déjà reparties parader plus loin. - Ne vous inquiétez pas. Je vais juste avoir un gros bleu sous la plante du pied. Et votre pêche alors ? - Tu n’as pas trop mal ? Tu vas pouvoir remonter à la maison ? Tu veux qu’on aille chercher papa ? - Non ça va aller. Mangez des figues sèches, ça va vous réchauffer. Je vous surveillais et c’est moi qui était en danger. Ils n’ont pas cherché à me faire peur. Je pense qu’ils ne m’avaient pas vue. Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux.

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