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Prince de l’enfer

de Monique Lavaile


Celui-là est le dernier né d’une dynastie de princes et répond au doux nom de Cora Suvroni. La famille est entachée d’une sombre réputation. Sans qu’on puisse reprocher à ses membres des faits avérés, depuis les temps anciens de nombreux récits existent décrivant des êtres sans âmes. Il semble que tout le monde les connaît, mais qui peut dire les avoir déjà rencontrés. A ma connaissance personne. Figures allégoriques, icônes immortelles, ils sont représentés sous différents aspects, mais toujours retors ou roublards. Ils ont en commun un caractère odieux, une marque de fabrique qu’ils se font un point d’honneur à perpétuer. Outrecuidants, grands manipulateurs, ils ont pour objectif de faire adhérer le plus grand nombre à leur cause obscure, créer une armée de damnés. Ils tendent des pièges, charment, flattent, entraînent dans des voies ténébreuses. Les bienheureux de l’autre royaume sont leurs plus grands ennemis. Insidieux, ils s’attaquent aux mortels quand on les attend le moins. Cora Suvroni est de ceux-là. Fidèle aux anciens, il agit en douce, sournois, invisible, il affine son goût pour les vivants, avec la ferme intention d’alimenter les nécropoles et d’offrir de la compagnie aux oubliés d’outre-tombe. Il recrute ses cibles par une sélection sévère selon des critères les plus noirs. Les vices les plus recherchés sont la criminalité, le totalitarisme, le capitalisme, l’individualisme. Il pense que le monde est à point pour le recevoir. Si ses prédécesseurs ont emprunté l’allure du serpent, ou se sont incarnés en monstres divers, jamais aucun n’avait revêtu la peau de la chauve-souris vampire. Mais il semble que la chose soit réparée. Cora Suvroni rusé comme un renard, s’y est infiltré. Minuscule imposteur, il y dormait depuis un certain temps avant d’essayer d’autres hôtes. Il a négligé les reptiles rampants, sales et fourbes, a choisi le pangolin avant de sauter sur l’Homme jugé suffisamment arrogant pour mériter qu’on s’y arrête. Il décide d’en faire son royaume, d’œuvrer en oppresseur avec opiniâtreté pour le mettre à l’épreuve et évaluer sa résistance. En napoléon conquérant qui s’octroie un rôle de nettoyeur, il s’introduit au plus profond de l’être. Il a saisi le point faible, la centrale à oxygène. L’usurpateur tente de s’y installer, il en fait son terrain favori pour attaquer en interne l’individu ou s’en servir d’organe propulseur pour libérer dans les airs les particules tueuses à l’assaut des proies environnantes. Il ne gagne pas systématiquement, la partie est en cours. Encore jeune démon, Cora Suvroni se doit d’être à la hauteur d’une réputation millénaire : porter l’enfer au cœur des vivants. De sa courte expérience, il comprend rapidement comment exploiter les défauts de la race humaine sûre de sa domination sur une terre dont elle a pris possession. Si beaucoup n’ont été qu’effleurés par son passage, ce sont les plus rares mais gravement atteints qui marquent les esprits et sèment la terreur. Le monde entier craint Cora Suvroni. Au même titre que les Satan, Lucifer, Méphisto ou Belzébuth, au sommet de l’affiche, il peut se voir honoré du titre de prince de l’enfer. Il n’y a pas de moralité à cette histoire, tout un chacun peut être atteint qu’ils répondent ou non aux critères initialement fixés.


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