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Qui a peur de Cora Suvroni ?

Je l’aperçus presque à mes pieds. Il ne galopait pas comme on les voit parfois dans les rames de métro ou dans les parcs. Il me sembla si vieux, il s’approcha pas à pas, lentement. Il s’arrêta là, sous mes yeux, et tomba raide mort. Je tressaillis mais fascinée, je l’observais quelques minutes. Un long filet de bave s’échappa de sa gueule entrouverte. Alors que j’avais cru à un arrêt cardiaque, je pensai, à présent, à une lente agonie, une longue déchéance, une mort très insidieuse jusqu’à cette délivrance finalement.

Là, assise au milieu de ce parc, en cette belle journée, j’éclatai de rire. Enfin, ce rat m’avait apporté la solution. Je m’occupai ensuite de mes courses. Le vendeur me vendit le meilleur produit qui existe, efficace à 100 % et infaillible pour éliminer tous les rats. Il s’étonna quand même de leur présence dans mon appartement au cinquième étage…

Enfin, je reprendrai le cours de ma vie, respirer et vivre… sans lui.

Méthodiquement, quotidiennement, pendant une année je glissai quelques milligrammes de ces granulés dans son café qu’il prenait toujours très sucré. « Un poison, ce sucre, lui répétai-je, inlassablement, ça va te tuer ! »

Sa santé se détériora inéluctablement, inexorablement et insidieusement ; ce fut d’abord une fatigue sans raison qui s’abattit sur lui, une toux inextinguible et cette apathie complète. Quand je le vis essayer de marcher, ce lundi 16 mars 2020, l’image du rat mourant à mes pieds, me revint. C’étaient les mêmes ! Je compris que ce n’était plus qu’une question d’heures.

Ce soir-là, le Président annonça un état de guerre, un état d’urgence. Après avoir fermé tous les établissements publics et privés, tous les magasins, tous les transports la semaine précédente, il s’agissait de confiner absolument tout le monde avec interdiction formelle de sortir sous aucun motif. Plus aucun véhicule ne circulait, à l’exception des pompiers et des personnels hospitaliers.

Ma délivrance rima avec mon enfermement. Enfin, mon mari mourut, mais il me fallait côtoyer son cadavre jour et nuit, ses yeux accusateurs grands ouverts. J’avais espéré sa longue déchéance, je devais subir sa lente décomposition. Cela fait 45 jours et je ne peux plus le supporter. Moi, Cora Suvrani, ne puis plus vivre avec mon crime et je sens que je deviens folle.


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