• Claudine Cotte

Traverser la nuit

« Je vais y arriver ! Il faut que j’y arrive ! » Terrée dans son trou depuis trois heures, Solange essaie de ne pas remuer, ne pas respirer, ne pas même penser. C’est facile, elle n’arrive même plus à mettre deux idées bout à bout. Trempée, elle ne distingue

même plus l’humidité qui monte du sol avec la tombée de la nuit de la sueur glacée qui lui mouille les aisselles et lui coule du front, l’aveuglant presque. A sa grande honte, elle s’est même urinée dessus. Elle est là, enfouie dans la mousse et les feuilles mortes,

acculée comme une bête forcée au fond de sa tanière. Quand elle ose ouvrir les yeux, elle distingue à peine, au ras du sol, les feux lointains et la douzaine de bottes noires qui martèlent le sol en tous sens à trois mètres de sa tête.

Son cœur affolé bat la chamade et ses mâchoires contractées lui font mal. Une bête, c’est vraiment ce qu’elle est, pense-t-elle en se souvenant des parties de chasse automnales de son père. Que lui disait-il donc sur le comportement du gibier traqué ? Elle peine à s’en souvenir. Elle n’a jamais aimé la chasse.

« Il y a du danger, lui avait dit son père le matin même avec un bon sourire confiant, mais je crois que tu peux l’affronter. C’est l’hiver, la nuit tombe vite, tu pourras te faufiler facilement dans la forêt, la planque n’est qu’à dix kilomètres ». Elle avait dit

oui. A seize ans, elle se rêvait en héroïne et s’imaginait vivre une grande aventure.

Mais pas cette terreur qui la cloue sur place, affolée. Pourquoi était-elle tombée au retour, sa mission accomplie et le message délivré, sur ce groupe d’hommes armés, visiblement durablement installés au milieu de la clairière ? C’est toujours la trahison

qui faisait tomber les réseaux.

« J’étais si prête de réussir ! ». Des larmes de frustration lui piquent les yeux. Qu’aurait dit Monsieur Lambert, son vieil instituteur ? « Aucune épreuve n’a été surmontée en versant des larmes ! ». Elle l’aimait bien, Monsieur Lambert, c’est lui qui l’a menée au certificat d’études, obtenu brillamment et a convaincu son père de l’envoyer à la ville passer son brevet et peut-être, peut-être de décrocher l’entrée à l’Ecole Normale.

L’instituteur était venu un soir jusqu’à la ferme sur son vieux vélo et les parents s’étaient enfermés avec lui dans la cuisine. Curieuse, elle les avait épiés par l’entrebâillement de la porte. Son père avait servi la gnôle, le front buté et le regard

dur. Elle avait du tendre l’oreille pour comprendre ce qu’il disait. « Nous, on est des paysans ! Qu’irait-elle faire à la ville ? ». Il s’était difficilement laissé convaincre, plus par peur de voir s’éloigner sa fille unique que par refus des études. Il avait jeté un regard vers la porte entrebâillée de la cuisine et avant de se rejeter précipitamment dans l’ombre du couloir, Solange avait cru y voir briller une lueur de fierté.

C’est pour ça qu’elle doit se montrer à la hauteur de l’attente de ces deux hommes ! Et agir, aller de l’avant. Surtout ne pas regarder derrière soi. Elle se morigène. Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé ! N’y pense pas

surtout, concentre-toi sur ce que tu dois faire !

Les bottes se sont éloignées, rapprochées du feu qui lance des flambées d’étincelles dans la nuit noire. L’heure du dîner sans doute. Elle lève précautionneusement la tête, hasarde un œil vers le ciel. La lune sera bientôt dissimulée par les nuages. Peut-être

pourra-t-elle s’éloigner, fondue dans l’obscurité. « Respire, ma fille ! ». Elle se force à inspirer lentement, de plus en plus lentement. Une longue inspiration puisée au tréfonds de ses entrailles et qui la calme peu à peu. Ses poils ne se hérissent plus, elle remue légèrement les jambes. Elle peut bouger ! La tétanie s’éloigne. Que risque-t-elle après tout ? Le courrier a été livré, elle n’a sur elle ni arme, ni poignard, juste une besace vide avec un reste de pain et de fromage…. Innocente en quelque sorte. Elle pourra toujours inventer une fable, retrouver nuitamment un amoureux en se cachant des parents.

Elle doit vite rentrer maintenant. Traverser la forêt ne sera pas plus éprouvant que la nuit passée dans le cimetière du village, il y a longtemps déjà, avec ses camarades de CM2 à la poursuite d’hypothétiques fantômes ou vampires. Ils s’étaient blottis, des

heures durant, derrière le mausolée de la famille Dubois, terrifiés et transis de froid, sursautant au moindre craquement, au moindre glissement sous les feuilles…. Mais ils avaient pu frimer, le lendemain dans la cour d’école, auréolés de leurs prouesses.

Elle sourit intérieurement. Elle ne se sent plus lapin terrifié, mais loup furtif et malin.

Elle sait comment contourner, de jour, la clairière et les hommes armés. Elle y arrivera aussi de nuit, elle en est convaincue. Elle redresse le buste, émet un ululement plaintif.

Réussi ! Un vrai oiseau nocturne ! Aucune réaction du côté des feux. Les ombres se sont assises, leur fusil entre les jambes. Pourquoi y aurait-il une sentinelle ? Ils se croient les plus forts. Elle glisse le plus silencieusement possible hors de son trou, se

redresse à demi, s’arrête un instant, dissimulée dans l’ombre d’un grand chêne, recule, les yeux toujours fixés sur les feux et les miliciens. Toujours rien ! Elle sent sous ses semelles le sol boueux du chemin et se faufile alors, le plus vite possible, à longs pas

glissés vers le cœur de la forêt, espérant pouvoir déceler, sans se tromper, aux différents degrés d’ombre de cette nuit si noire, les prochaines bifurcations à prendre.

Dans trois kilomètres – encore une heure, deux peut-être, d’inquiétude – elle devrait entendre le coassement des grenouilles qui lui indiquera la mare et la proximité de la ferme.

Elle est fière d’elle soudain. « Moi, je suis une louve, je suis grande et forte, je saurais retrouver ma tanière ! ». Le poème de Vigny – cher instituteur ! – lui remonte à la mémoire et elle en égrène mentalement les vers.

« Les nuages couraient sur la lune enflammée

Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée

Et les bois étaient noirs jusqu’à l’horizon. »

Certes, la fin du poème est fort triste.

« Il s’est jugé perdu puisqu’il était surpris,

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris. »

Mais quel courage, ce loup ! Elle s’en sent digne.


Un rai de lumière grise se dessine à l’est quand Solange aperçoit enfin, au sortir de la forêt, la ferme familiale, blottie dans l’épaulement du coteau. Encore cinq cents mètres à franchir à découvert avant le lever du jour. Elle court à perdre haleine dans la prairie humide, sans s’étonner que la cheminée fume si tôt. Le coq chante quand elle contourne l’étable et découvre, au milieu de la cour, la traction noire de la Milice. La fenêtre de la cuisine est déjà éclairée et trois ombres s’y devinent. Elle peut rentrer par le bûcher, elle est suffisamment mince pour se glisser par la lucarne et y laisser ses chaussures et son manteau crottés. Mais comment passer par la cuisine, sale, dépenaillée et trempée.. Il y a bien la grosse panière de linge sale qui attend depuis des jours la lessive. Elle y repêche, en fronçant un peu le nez, de quoi se changer et se débarbouiller et le cœur tremblant, entre dans la cuisine.

« Bonjour ma fille, tu es bien matinale ! sers-nous donc un café. Tu ne devineras jamais ce que m’apprennent ces messieurs ! Monsieur Lambert, ton ancien instituteur est introuvable. Ils l’ont cherché partout. Paraît qu’il a rejoint le maquis. Qui aurait pu penser cela, un homme si tranquille ? »

Et dans le dos des miliciens, Solange adresse à son père impassible un sourire rayonnant.

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