• Ludivine Vauthier

Un cochon

Mis à jour : mars 11

Un cochon. Ça ressemble à un cochon. Le couloir est envahi de fleurs mais un cochon ça mange pas de fleurs donc je suis tranquille. On me dit que j'ai de la chance de voir les montagnes de ma cuisine. Le plus beau massif montagneux du pays. Dommage que je les vois pas. Lui il est jaune. Ou gris. Oui, plutôt gris. L'autre est salafiste ou djihadiste. Je sais pas bien la différence. Enfin il est barbu quoi. J'aime pas mes enfants. C'est pas que je les aime pas mais c'est comme si ils étaient pas là. Absents. Même si ils sont bien là. L'autre il est tellement gris qu'il se fond avec le béton des escaliers. Alors quand il rentre dans ma cuisine, on dirait un mort. Mort il l'est d'une certaine façon. Après tout, c'est de sa faute. Je sais ce qu'ils disent dehors. C'est l'oeil. Le mauvais œil. Parce qu'il y en a un bon ? Un bon œil ? Comme des bons fils ? Peut-être. Il est devenu gris le jour où son père est mort. Et l'autre qui vivait en Grèce. Et qui faisait n'importe quoi. Du jour au lendemain il s'est laissé pousser la barbe. Tu crois qu'il pose des bombes ? J'sais pas. Moi non plus je sais pas. Et je m'en fiche. La bombe il a qu'à la poser à ses pieds. Qu'on n'en entende plus parler. Et la montagne sacrée en face. Elle est sacrée que pour ceux qui y croient. Il y a des jours je suis comme le fleuve, ça déborde. Des torrents de boue, d'eau sale. Ça me passe dessus. Ça coule. Et ça sèche. Ça durcit. Sur les rives à côte de la maison ça laisse des traces quelques jours et puis ça passe mais moi ça durcit. Dans la salle de bains la mer va bientôt dévorer le cochon. On va tous prendre l'eau avec le cochon. C'est un nouveau continent plein d'eau. Un continent qui va tous nous prendre dans sa gueule, le gris, l'autre barbu et moi. On a de l'eau jusqu'aux genoux on va bientôt couler et ma cuisine avec. Je l'aimais bien mon îlot rose cochon. Le barbu pouvait rien dire, ça le dégoutait. Il osait même pas rentrer dans la cuisine. Dès fois que ça le transforme en sus scrofa domesticus. J'ai appris le mot latin par cœur. Juste pour le faire rager. Il comprend pas le latin mais il sait ce que ça veut dire. Il le voit dans mes yeux. Ben quoi je suis sa mère j'ai bien encore ce droit là sur lui. On va pas tout m'enlever. J'ai le privilège et l'immense droit de le faire se rouler par terre de colère. Maître-Foutre-Dieu lui pardonnera. Et puis comme son frère parle plus ça m'occupe. Elles sont longues les journées sinon. On me doit bien ça. Peut-être qu'un jour à force de se taire et de s'engriser il va se transformer en pierre. Il est peut-être même déjà entrain de se transformer en pierre. Un matin je vais me réveiller et j'aurai un menhir à la place de mon fils. Un menhir à la place de mon fils. En lieu et place de mon satané fils. J'ai le droit. J'aurais pu dire une statue mais j'ai dit un menhir. Ça me fait penser à mon genou. Il m'empêche d'avancer. Ce gamin est une crampe. Mais avec un peu de patience ça passe une crampe. Avec de la chaleur. Lui rien. Dès fois je l'imagine en oiseau. Il se tient au bout de mes doigts prêt à sauter. Mais au moment de s'envoler, il reste collé. Pas comme du chewing-gum neuf. Faire des acrobaties, des ronds dans le ciel ce serait trop beau. Lui il colle comme un chewing-gum qu'on aurait trop mastiqué. J'ai essayé au début. Je lui montrais des jolies filles dans la rue pour qu'il rougisse. Qu'il se passe quelque chose là-dedans. Mais rien. L'autre je vous fais pas un dessin. Il est marié à Dieu. Alors autant vous dire que les petits-enfants c'est pas pour demain. Après tout, si c'est pour avoir des petites pierres barbues je m'en passe.



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