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Un homme intègre

de Laurence de la Chapelle

Jamais depuis le temps d’Alexandre, il n’y en eut un tel pour faire la guerre. Jamais non plus on ne connut de chevalier plus laid. Jeanne rendit hommage à cette figure pour avoir incarné avec elle, les deux plus célèbres figures qui avaient fait le serment de libérer leur peuple. Leur longue épopée exposant les ravages des terres de l’Aquitaine jusqu’en Artois, a marqué les esprits pendant cent ans, et plus tard encore celui des écoliers. Jusque-là, il n’avait été qu’un petit chef de bande, harcelant les anglais dans la forêt de Brocéliande. Usant de ruses et d’escarmouches sur une dizaine d’années, il n’en cherchait pas plus. Mais le destin avait pointé son nez, lorsque ce bagarreur à vocation de guerrier, banni par ses parents et élevé chez les roturiers et un oncle qui décida de le former, se présenta un jour, sans aucun statut, décidé à monter au peuple son habilité dans les exercices de corps. Il participa au Grand Tournoi célébré en l’honneur des noces de Charles de Blois et de la Comtesse Jeanne Penthièvre. Il ne mentionna que son prénom, bousculant par-là, les usages. Et, en ce jour fulgurant, il fut vainqueur de la Joute sur la Place des Lices de Rennes. La reine du tournoi l’honora si agréablement qu’en un instant, son âme chavira. Pendant toute son histoire, il ne cessa de se remémorer les paroles de cette Dame de Cœur : « Au prix de votre valeur, comme il est dommage que tant de vaillance ne soit dépensée qu’au prix d’un combat courtois. L’anglais tient le duché, Messire Bertrand. Nos droits seraient d’avoir champion tel que vous ! » Et lui de lui répondre, en lui assurant sa fidélité à tout jamais : « Madame, qu’il vous plaise de me dire où sera la guerre, pour l’amour de vous, je m’y rendrai ». Les trompettes sonnèrent et Bertrand s’en fut, le cœur enflammé, l’épée au côté. Il reverra sa belle une fois encore, lors de la cérémonie où il fût sacré Chevalier. Il dépareillait des autres par son âge de 37 ans. Il s’excusa, intimidé par un si grand enthousiasme : « Je ne suis qu’un Chef de Bande en Forêt !». Et, elle de lui répondre : « Ne soyez pas ingrat avec la forêt, Bertrand, elle vous a donné sa force. C’est le capitaine que je vois, celui qui commandera un jour les armées de Bretagne et de France ! » De ce jour, pour l’amour de sa Belle Comtesse, les prouesses du Chevalier sans blason ne furent plus comptées. Il s’illustra dans la guerre de Succession de Bretagne qui divisait les Bretons et les français. Arpentant les routes qui sentaient la fleur de sel et les bois de châtaigniers, il arborait fièrement son trophée d’amour et de guerre, fixé au col de sa monture. Le foulard de soie aux couleurs de Blois que Jeanne, sa reine de cœur, lui a avait remis pour la représenter ne le quitta jamais. Parfois la brise et l’air tiède des marais lui remplissaient l’esprit. Bertrand le rustre, issu de sa rustique seigneurie de petite noblesse bretonne, aurait-il imaginé qu’un jour qu’il puisse être nommé Connétable de France et mettre si sottement fin à sa carrière, pour s’être mal abreuvé ? Pourtant, une vieille chiromancienne avait prophétisé à sa mère le futur peu ordinaire qui amènerait ce fils mal-aimé à la gloire. Mais elle n’avait pas prédit sa fin, lors de son siège devant un château en Occitanie, pour libérer les terres de Gévaudan. Était-il possible que la Bête du Gévaudan eût raison de lui ? Déjà enfant, il était indomptable. Placé en nourrice et élevé parmi les paysans, il avait intégré leurs habitudes et refusé de les quitter. Petit, jambes courtes, épaules larges destinées à porter la charge de l’avenir, ses longs bras allaient lui permettre d’étrangler de l’anglais à qui veux-tu. Inculte, il avait rechigné à apprendre à lire et à écrire et même à compter. Rejeté par ses parents, il sut montrer sa force incommensurable dans l’art de la contre-attaque, refusant de se former à la Chevalerie, préférant les bois et la liberté. Son grand plaisir était dédié, une fois pour toute, à la chasse à l’anglais qu’il terrait comme le gibier. Partout on le craignait sauf elle, sa bien-aimée Jeanne, porteuse des armes de Bretagne, qui l’assurait de son éternelle amitié, veillant sur sa destinée. Était parce qu’on la surnommait « Jeanne la Boiteuse » qu’elle avait reconnu en lui, la même force qui leur faisait passer outre leur handicap et agir dans la démesure. La peau de Bertrand était noire comme celle du sanglier. Les anglais le surnommèrent le « Dogue noir de Brocéliande ». Voulaient-ils vraiment sa peau ou simplement se mesurer à lui ? Bertrand avait opté pour un blason à tête bicéphale, deux aigles noirs qui se tournaient le dos. Leurs pattes et leur bec étaient rouge et l’écharpe rouge qui leur barrait le torse, exprimait la résistance et la féroce volonté de ce nouveau seigneur de couper la route à l’ennemi. Ce choix n’était pas délibéré puisque le symbole exprimait les terres déchirées que revendiquaient le roi d’Outre-Manche ? Bertrand avait garni son blason de batailles, de prises et de prouesses, solidement menées. Sa bravoure était de fer et ses soldats le suivaient. Le roi de France soutenait Blois et accordait à Bertrand, toute sa confiance pour reconquérir ses terres. A tout moment, il volait au secours du bienheureux Charles de Blois, poussé par l’amour qu’il vouait à son épouse, se rapprochant d’elle quand son mari fut fait prisonnier, lorsqu’elle continua à guerroyer pendant ses neuf ans de captivité. Que n’aurait-il fait pour elle ? Quand le roi, ébahi par ses prouesses, lui ordonna de libérer la Castille. Bertrand, l’avisé, le délivra du royaume des mercenaires qui ravageaient ses provinces en les orientant vers une guerre civile en Castille, afin d’anéantir Pierre le Cruel et l’éloigner de son ennemi national, le Prince Noir. Pourquoi les femmes l’aimaient-elles tant, lui qui était si repoussant ? Elles aimaient pour sa vaillance et son intégrité. Même l’épouse d’Edouard le Noir, le Plantagenêt qui l’avait fait prisonnier, alla jusqu’à puiser dans sa propre cassette pour payer sa rançon et le délivrer. Et il retournera en Castille, sans tenir compte de la leçon pour affronter les Sarrasins et Pierre le Cruel, à qui il confisquera le trône pour le concéder à son demi-frère. Bertrand le juste faisait merveille. Dans toutes les chaumières, on relatait ses triomphes. Devenu Connétable de France, il entreprit une chasse sans merci à l’anglais jusqu’à briser les conventions de la Chevalerie, en évitant les affrontements des grandes armées, de face. Il reconquit méthodiquement, une à une, les provinces, assiégeant château après château. Il s’assura les victoires en utilisant des subterfuges comme celui de faire revêtir ses soldats d’uniformes anglais pour se faire ouvrir les portes des villes. Et pourtant, ce beau jour d’Août où il comptait défaire l’anglais, tenant un siège sous leur château, était-ce le soleil qui le priva de sa vie ? Sous un vieil arbre centenaire, il reposait. Les eaux croupissantes lui avait tordu les boyaux et il en était fait de lui. Pendant que la bataille continuait et que l’anglais défendait le château au prix de sa vie, Bertrand regardait le ciel, rêvant à sa belle de toujours. Ah ! Si seulement, il avait pu l’étreindre un fois, il aurait pu mourir dans la joie. Peu à peu, ses yeux se voilèrent. Il resta là, longtemps, longtemps, jusqu’à ce que la bataille prît fin. Le château laissa passer un à un les anglais qui s’étaient rendus. Ils demandèrent à voir le Dogue, le valeureux du Guesclin, pour lui rendre hommage. Lorsqu’on le retrouva, il était ridé, sa peau était desséchée et son visage repoussant. Ce n’est que lorsqu’ils eurent examiné ses bagues qu’ils le reconnurent.

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