Retours  d'ateliers  2020

Les ateliers Écrirensemble partent régulièrement en ballade dans des expositions. Après les visites et les consignes transmises, tout le monde écrit.

Cimetière Montparnasse

Consigne : choisir 2 tombes et créer un dialogue entre les morts.

Des textes beaucoup plus drôles que ce que l'on aurait pu croire, ont jailli des écrivant-es.

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La Fesse Nord de Nicole Bayou

- Depuis qu’on a déposé mes cendres dans ce petit coin sans charme du cimetière, je n’ai pour tout horizon que la face nord de ton anatomie. Remarque, je ne n’en plains pas. Tu as de très belles fesses. Elles me rappellent quelqu’un que j’ai bien connu. Excuse moi de te tutoyer mais vu l’état qui est le notre désormais, nous sommes au-delà des convenances, au-
delà tout court d’ailleurs. Qu’en dis-tu ?
- Madame, ce n’est pas parce que le hasard vous a placé en position de contempler mon anatomie pour l’éternité que vous devez vous laisser aller à de telles familiarités. Que je sache, nous n’avons pas gardé les vaches ensemble !
- Je me disais aussi, pour se faire représenter à poil perché sur un monument aussi prétentieux que moche, il faut se croire sorti de la cuisse de Jupiter. Pourtant, tu ne m’empêcheras pas de penser que nous nous sommes croisés et même un peu plus ! Une chute de reins pareille, ça ne s’oublie pas !
- Encore une fois, cessez ces allusions déplacées je vous prie. Je n’ai pas été habitué à côtoyer le populo barbaro.
- Barbare toi-même ! La minuscule plaque qui porte mon nom est la seule trace de mon passage sur terre et la masse informe de ton perchoir occupe tout l’espace. D’ailleurs mes voisins se plaignent de l’ombre que tu nous fais. C’est à peine si le monde sait que nous existons encore quelque part. Enfin, moi je ne me plains pas car tes fesses me rappellent de bons souvenirs. Quel dommage que je ne puisse voir ton visage ! Tu ne voudrais pas te retourner
juste un instant pour que je vérifie que tu es bien celui que je crois ? Cadaquès août 1973, ça te dit quelque chose ?
- Taisez- vous, vous êtes ridicule ! Il n’y a aucune chance que je me souvienne de Cadaquès ni d’aucun autre lieu fréquenté par les mortels. Je suis une allégorie et, à ce titre, très au-dessus des préoccupations minuscules du bas monde. Je suis reçu sur l’Olympe où il n’y a aucune chance que nous sous soyons jamais croisés. Mais l’Olympe, ça ne vous dit rien sans doute …
- Non mais, qu’est-ce qu’il croit ! J’ai fréquenté tous les Clubs Med de Grèce, alors, l’Olympe je connais et quand je m’y éclatais ce n’était pas avec des allégories, tu peux me croire ! Reste perché là-haut. Le spectacle de tes fesses m’aidera peut être à trouver le
temps moins long. Salut beau gosse !

Idylle post-mortem de Martine Bluteau

Elle : Face à la mienne, je vois votre tombe, si belle de simplicité. Elle est ornée tout au long de l’année, d’une profusion de plantes, de fleurs, d’arbustes de toutes sortes, si esthétiquement disposés. Il est vrai, que vous étiez artiste peintre et japonais. Ceux qui viennent vous honorer s’en souviennent. C’est à l’automne que je l’aime le plus, quand les feuilles tombent. Je peux lire alors presque toutes les inscriptions gravées sur la stèle. Votre nom en lettres d’or est si beau, Shungo SEKIGUCHI. Je ne m’en lasse pas. Je vous envie un peu, car moi je suis abandonnée. Ni visite, ni fleurs, pas même artificielles. Ma tombe est triste, elle n’est jamais nettoyée. Je n’existe plus pour personne.


Lui : Pour moi vous existez ! Votre prénom, votre nom en lettres d’or aussi, m’enchantent, Agatha CANDELI ! Ils illuminent votre tombe de marbre noir et mon cœur aussi. Dans la nuit, lorsque mon repos est troublé, je me le répète à voix basse, comme une incantation et vous surgissez par magie. C’est l’été, je vous vois jeune femme, un peu hautaine, très brune, vos cheveux relevés en un chignon rebelle, dans une robe décolletée d’un rouge éclatant. Vous êtes si belle !
Et puis vous n’êtes pas seule. Votre mari est ou sera près de vous : son nom est gravé sur la tombe, mais pas encore ses dates.


Elle : Mon mari ? Il y a si longtemps maintenant. Il n’est jamais venu me voir, m’apporter des fleurs, s’asseoir sur le banc d’en face et me parler un peu. Jamais ! A ma mort il a certainement refait sa vie et aujourd’hui, il doit être enterré avec l’autre femme. Moi il ne m’aimait pas. Vous voyez bien que je suis seule.


Lui : Mais moi je suis là, près de vous, tout à vous !


Elle : Mais votre femme vous a rejoint dans la tombe, dix ans après votre mort !


Lui : Ne soyez pas jalouse de ma femme, Agatha, nous vivions séparés depuis si longtemps. Elle est là par commodités pour les enfants. Mais ces conversations d’âme à âme ne sont possibles qu’avec vous. Pour moi c’est le bonheur, je vous aime Agatha!


Elle : Pour moi aussi c’est un bonheur, je vous aime tellement ! Surtout lorsque vous me parlez doucement de votre pays. J’ai toujours rêvé d’aller au Japon, mais Georges ne jurait que par l’Italie.


Lui : Que vous est-il arrivé Agatha, en septembre 1973, vous en souvenez-vous ?


Elle : C’est drôle que vous parlez d’une robe rouge. Au mois d’août 73, je revenais d’Italie où j’avais justement acheté une robe de cette couleur. Elle était décolletée et à mon retour à Paris, je la mettais souvent car il faisait très chaud cet été – là. Je la portais le 2 septembre, le jour de ma mort.
J’habitais à l’époque sur l’Isle Saint- Louis, et en passant sur le Quai de la Tournelles, j’avais aperçu Georges et sa maîtresse qui sortaient de la Tour d’Argent. Il avait connu cette femme avant notre mariage et m’avait toujours assuré qu’il ne la voyait plus. Mais je ne l’avais jamais cru. Et manifestement j’avais raison. Il l’avait enlacée et l’embrassait avec fougue, en attendant de traverser la rue. J’étais sur le trottoir d’en face et il m’a vue. Sans réfléchir, je me suis mise à courir, la rage au cœur, dans la rue des Deux
Ponts qui traverse l’île. Je me suis arrêtée sur le Pont Marie pour reprendre mon souffle.


Lui : Quelle coïncidence, j’ai peint un tableau qui s’intitulait le Pont Marie. Pendant l’été 73, j’installais souvent mon chevalet sur ce pont. Peut-être nous sommes-nous entrevus à cette époque.


Elle : Je contemplais la Seine et commençait à me calmer. Il est arrivé près de moi, énervé, vociférant je ne sais quoi. La femme était derrière lui. Il m’a attrapée par le bras.
– Je vais t’expliquer, disait-il, en me serrant avec force. J’essayais de me dégager et quand j’ai enfin réussie, je me suis violemment heurtée à la balustrade et j’ai basculée dans l’eau. Ou peut-être m’a-t-il poussée, je ne sais plus.


Lui : Que c’est triste Agatha. Je n’étais pas là ce jour tragique, sinon je m’en souviendrais. Mais je suis sûr de vous avoir rencontrée dans la vraie vie. Ce n’est pas par hasard si nous nous sommes retrouvés ici et si notre attirance l’un pour l’autre est si forte et éternelle.


Elle : Parlez-moi encore du Japon. Pensez-vous qu’il nous soit possible d’y aller un jour ?
Lui : Bien sûr Agatha, tout est possible pour ceux qui s’aiment comme nous, au-delà du temps et de l’espace. Nous irons quand les cerisiers seront en fleurs.


La nuit tombe sur le cimetière et dans cette allée, seuls leurs deux noms brillent dans le noir.

 
Musée du quai Branly – Jacques Chirac

Exposition À toi appartient le regard et (…) la liaison infinie entre les choses 

Juste avant de Sylvie Dumas

Tout est en place. Angélina vérifie l’heure, elle donne le document à Suella qui le transmet par scann à Dora. Elle a tenu absolument à porter son bob rose vieilli qui cache sa chevelure
et la distingue trop, au goût de Guy. Pourtant dans sa cravate dorée, c’est pas le roi de la discrétion. Enfin, c’est lui le boss, le cerveau. Il est confiant le Guy. Son plan est sur pied depuis un baille, même s’il y en a qui lui ont ricané à la face en le laissant tomber. La p’tite Manuela est drôlement jolie dans son perfecto orange. Quelle gourmande ! Ses ongles roses et bleus me rappellent les hortensias de tante Hélène. J’aime pas du tout la manière dont le p’tit gars regarde dans sa direction. Ouf, les poubelles sont pas encore passées. Tant mieux, je veux personne aux trois colonnes. Et voilà les plus beaux Funzy et Steeve ! Ils la jouent à la cool. On s’apprête à vider la banque d’Addis-ABeba et ça les fait rire. Remarque je préfère ça, on risque pas de les soupçonner. Ah c’est quoi encore cet attroupement ? Un accident ?... Rien que des badauds béats devant un feu rouge. Ça y est Jessica va entrer dans la banque. Quoi, tu veux ma photo ?... C’est mon masque qui te gêne ? Attention, Tarik a mis sa chemise sur son tee-shirt. À moi de jouer et de sortir de cet immeuble.

 

 

 

 

                    Œuvre de Guy Tillim >>>

 

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