les écrivant-e-s et leurs textes 

Dans les recueils, vous retrouverez les textes de chaque écrivant participant aux ateliers. C'est par ici.

textes (extraits)

Durant l’année, les ateliers parisiens, se déplacent aussi dans les musées galeries, à l’occasion d'expositions. Les consignes d’écriture sont en fonction de ces évènements.

Ci-dessous quelques extraits des textes d'écrivant-e-s.

 
 
 
 
 

Jean-Pierre Paraire

Musée de la poste - Exposition consacrée à Louis Aragon

Tableau choisi : RIPOSTE, de Boris Taslitzky 1951

"Grisaille des temps lugubres

Pavés noirs, bosselés

Irréguliers, déformés

Pugilat indescriptible

D’où montent les jurons

D’où montent les insultes

Personnages vêtus de blanc

Personnages  vêtus de noir

En figure de proue

Une femme drapée de blanc

Porteuse d’un drapeau couleur de neige

Emblème de la paix

Gonflé du râle des  révoltés

En toile de fond

Un cargo gris sans nom

A terre

Une balise échouée, rouillée

Sans vie, sans destinée

Révolte, acte ultime des miséreux

Pour hurler leur désespoir

Avant le grand salut final

De la comptabilité des morts

Brandie par l’autorité de l’ordre"

Ludivine Vauthier

Thème sur le Départ

Consignes : utiliser une liste de 10 mots à emporter avec soi

Atelier novembre 2016

Passe et repasse au-dessus de ma tête. Le plancher craque. Inlassables allées et venues au premier étage. Le bruit sourd de tes pas sur le bois craquelé et pourri cogne mes tempes. L'irrépressible envie de t'arracher de ce va-et-vient mais mes membres sont lourds. Monter te rejoindre pour t'empêcher de ... mais au diable pourquoi as-tu pris l'annuaire des courants, ton canif et ta boussole ? Partir pour oublier, pour l'oublier, lui que nous avions tant désiré... crac, fait le bois pourri. Pourrie et putride l'odeur qui règne dans le salon. Je t'ai vu prendre la photo de notre petit garçon, et sa dent de lait aussi... six mois déjà et toujours le même goût âcre dans la bouche. Toujours ce maudit parquet... penser à le faire refaire un jour. Tu descends. Ton silence me glace. La haine et le chagrin n'ont pas quitté tes beaux yeux noirs. Ceux-là même qui...Noires aussi tes cernes. Nos cernes. Dormir, si seulement...tu m'as demandé deux petites culottes. Pour me garder près de toi certainement. Foutaise! Alors pourquoi diable pars-tu ? On était si bien tous les trois...avant...je vois que tu prends ton permis de conduire et ta carte d'identité. Logique apparemment. Te demander, oser...Mais aucun mot ne sort de ma bouche. Mes membres, mes organes sont figés. Même les larmes ne coulent pas. Te demander et t'entendre me répondre ce que je sais déjà. Qu'une vie sans lui n'est pas envisageable, qu'il était trop jeune pour quitter cette terre. Et toi, te demandes-tu ce que je pense de tout ça ? Penses-tu à moi toi qui bats en retraite ? Le fuyard, c'est décidé, je t'appellerai comme ça dorénavant. Avant de fermer ton sac, tu y déposes soigneusement le câble d'alimentation de ton ordinateur ainsi que tes lunettes. Dans un étui, les lunettes. Tes yeux noirs ne daignent pas se poser sur moi. La porte se ferme. Tu es parti, tu es loin, tu es tout petit. Elle ferme mal cette porte. Penser à la faire réparer.

Françoise Fiat

Thème Mot à mot

Consigne : d'après 10 mots de son choix

8 choisis selon une évocation + 1 mot insolite + 1 mot disparu, écrire une forme libre (poème, chanson, texte...)

Atelier janvier 2018

Alma

Tu m’as largué

Ce jour de Mai

Après tant d’années

Jamais je ne t’oublierai.

 

Sur ma bob à califourchon

Comme un aliboron

En mal de câlins

J’te cherche ce matin.

 

Me faire gruger déconfire

Gare de Lyon au petit matin.

J’en perds mon latin

Et ce chagrin m’aspire.

 

J’te cherche Alma querida

Dans les rues de Barbès

J’t’appelle Alma Cantarra

Ne me laisse pas divaguer

 

Alma sans toi

J’perds mon nous, mon toit. 

Pour sûr t’étais pas un ange

Est-ce que ça m’dérange ?

 

J’te like sur mon Mac

Pour m’empêcher d’en rire

Et même quand j’dors

J’te kiffe encore.

 

TAïF

Martine Bluteau

Sortie exposition Fernand Khnopff, le maître de l’énigme au Petit Palais - février 2019

Consignes : 

  1. Dualité mi-humaine, mi-animale

  2. Faire parler les personnagesUn commence l’histoire, l’autre la termine

  3. Se laisser surprendre par un tableau

  4. Procéder par questions

  5. Une énigme, un mystère à deux personnages

  6. Construire le récit

A Fosset. Un soir

ou Un rêve de liberté

 

Le soir tombe. Je vois juste l’angle de la maison encore éclairée par les lueurs du soleil couchant, plus précisément la fenêtre. Les volets blancs sont encore ouverts. A l’intérieur, sur l’un des battant, le rideau est à demi levé et laisse voir un espace sombre. Aucune lumière dans la maison. Sur l’autre côté, le rideau blanc est baissé. Une balustrade en fer forgé borde le perron qui court tout autour de la maison. Sur la droite, un mur de clôture en pierre, prolonge le soubassement de l’habitation. Il est percé d’une barrière en bois vernis. A l’intérieur de ce mur de clôture, sur la pelouse qui s’étend devant la maison, se tiennent deux femmes qui, tels deux fantômes, semblent flotter au ras du sol. Elles portent des vêtements d’une autre époque, dix-neuvième siècle, peut-être.

L’une, au premier plan, se tient debout, de dos. Elle est vêtue d’une longue cape noire de laquelle dépasse le bas d’une robe, noire aussi, qui descend jusqu’au sol, cachant ainsi ses pieds. Sur la tête, un petit chapeau de paille claire fait supposer que l’on est en été. La fraicheur doit pourtant commencer à se faire sentir pour qu’elle soit ainsi vêtue. L’autre se tient, de profil, près de la barrière. La position de son corps laisse à penser que sa main droite est posée dessus, prête à l’ouvrir et à sortir. Son visage, lui, est tourné vers l’autre femme. Elle semble écouter attentivement ce que celle-ci lui dit. Elle lui ressemble étrangement. Elle ne porte pas de cape, mais une longue robe noire qui cependant laisse entrevoir ses pieds, et le même chapeau de paille claire, qui est orné, sur le devant, d’une fleur en tissu rouge. Un chabot blanc dépasse de l’encolure de la robe. Les deux femmes se regardent, comme hypnotisées, l’une par l’autre.

Celle qui se présente de dos, semble figée au milieu de la pelouse, comme emprisonnée dans sa cape noire. Mais c’est elle qui parle.

« Tu n’as pas peur de partir ? Regarde comme la forêt, que l’on voit au- delà de la clôture, est dense et sombre ! Et toi tu pars sans même un manteau pour te protéger, comme si tu allais faire une simple promenade ! Tu ne te souviens pas comme le monde est froid et hostile ?      Tu ne peux pas me quitter !

L’autre, sa jumelle ? Son double ? lui répond doucement :

« Ce n’est pas toi que je quitte, mais cette prison dans laquelle nous sommes enfermées depuis si longtemps. Si je ne pars pas, tu sais que nous allons mourir ici toutes les deux !  Partir, c’est nous libérer toutes les deux. Tu ne peux pas rester enfermer ici en ressassant ton secret, tu vas finir par sombrer dans la folie.

« Je sais, mais je commence seulement aujourd’hui à me souvenir sans hurler, sans pleurer, sans souffrir, à en parler presque normalement. »

« C’est justement le signe que tu vas mieux et qu’il faut partir. »

« Mais ici, avec toi, je suis à l’abri. Je me sens encore si faible, ne m’abandonne pas ! J’ai peur, si peur ! »

« Je suis ta force et toutes les deux nous allons partir d’ici, ensemble ! »

Brusquement elle changea de ton et dit fébrilement : « La jeune femme de dos c’est moi n’est-ce pas, et celle qui veut partir c’est moi aussi, n’est-ce pas Docteur ? »

Le Docteur F. s’éclaircit doucement la voix et dit : « Très intéressant ce rêve. Mais la séance est terminée. Vous pouvez regagner votre chambre, nous reprendrons demain. »

Constance de Margerie

Thème sur La Nouveauté

Consignes : Vous êtes à l’origine de la création d’une chose nouvelle (invention, concept, idée). Montrer les effet de cette création sur le monde, en quoi elle change, révolutionne ou ne change pas le monde, votre vie, celle de vos voisins.

Atelier octobre 2017

Le distri-texte

 

Note dans le cahier du personnel de la salle d’informations où a été installé le Distri-texte

Au lieu de faire la queue au guichet les voyageurs qui connaissent ce service font la queue au Distri-texte puis sont tellement absorbés par leur lecture qu’ils n’entendent pas que leur numéro est appelé. Certains voyageurs prennent un texte pensant que c’est le nouvel outil qui remplace les tickets à numéros. Ils patientent en moyenne 47 minutes  (étude réalisée sur un échantillon de 1753 voyageurs dans une période de 32 jours en octobre et novembre 2016) avant de faire un esclandre. Certains voyageurs arrivent à notre guichet totalement secoués égarés déboussolés surpris agacés après la lecture de certains textes. Le temps de traitement des demandes est retardé d’une moyenne de 7,6 minutes par usager.

Ne permet pas les relations entre les voyageurs. Absorbé dans son texte de 3 minutes décrivant la rencontre de deux inconnus dans une gare, Monsieur A. n’a pas remarqué la présence de Madame C qui, elle, rêve de rencontrer un homme. Madame C a choisi un texte de 5 minutes qui la téléporte sur les bords de la Loire où un homme pêche.

 

Remontée du service infirmerie de la gare

Augmentation des chutes sur les rails, de traumatismes crâniens de voyageurs rentrant les uns dans les autres car ils sont en train de lire, cas de malaises ou palpitations cardiaques et hémorragies gynécologiques causées par des lectures émotionnellement trop fortes.

 

Entrefilet dans la lettre interne « Ma gare je l’aime » de la Fédération Sudrail n°02/2017

« Camarade Cheminot, trouves-tu cela normal que la maison paye des étrangers pour écrire des textes qui sont distribués gratuitement aux usagers ? Signe la pétition en ligne exigeant des ateliers d’écriture sur le temps de travail. 

WWW.Sudrail/péti/atelécrit/toiaussitupeuxlefaire Et suis notre fil d’actu sur twitter @sudrailesttonami

 

Note des chefs de gare / chef de train

Depuis l’installation des distri-textes, on observe une désertion de 11,9 % des wagons.

Cette note est à relier à celle des 3 responsables secteurs, des halls 1, 2 et 3 qui nous signalent une certaine stagnation des voyageurs en halls d’accueil.

 

Note des services généraux (entretien et plomberie)

Avons été obligés de doubler les équipes au sol sur les créneaux de 10h15, 19h37 et 21 Achats supplémentaires de sacs poubelle. Prévoir passage camions supplémentaires de la Sitcomu sur 5 sites parisiens.

Cuvettes et canalisations bouchées per textes utilisés comme du papier toilette. Il est demandé d’étudier la possibilité de changer le papier support, pour un papier aquadégradable.

 

Lettre reçue en recommandé AR de trois partenaires de la gare (Relay, Paul et la Brioche Dorée)

Baisse de fréquentation de nos points de vente / corners dédiés de 19,3%. Baisse notable des ventes sur les quotidiens, les hebdomadaires et les articles de petite papeterie. Blocs, carnets, cartes postales. Avons pris des usagers en flagrant d’utilisation des Disti-textes comme papier à lettre.

 

Communiqué du service de presse de la SNCF

Avons reçu plusieurs courriers de journaux spécialisés (Lire, Le magazine littéraire, Books, Philosophie Magazine) nous accusant de brader la littérature en ne donnant pas aux lecteurs des textes de qualité. Il est à noter que seuls Beaux Arts Magazine et les Inrockuptibles ont parlé de Distri-textes en termes élogieux, reprenant les termes de notre communiqué de presse d’avril 2017 (ref: commu0417distritexteV18) : « Votre gare vous offre un petit plaisir à lire ! enfin voyager rime avec culture ».

Anne Ballner

Consignes identiques que le texte du dessus de Constance de Margerie

                                  (R)ÉVOLUTION THERMIQUE

 

- Et bien nous recevons aujourd'hui une inventrice, Madame Dufour. Madame Dufour, expliquez-nous comment vous est venue l'idée de votre invention.

- Je suis d'un naturel frileux, le soir seulement. J'ai toujours une écharpe à portée de main et je l'enroule autour de mon cou au fur et à mesure que la soirée avance, en étant capable de rester en chemise à manches courtes.  Sur ces constatations, et après quelques recherches sur internet, j'ai déduit que le thermostat du corps humain est localisé au niveau de la nuque.  Bricoleuse à mes heures, et avec l'aide de mon fils, j'ai fabriqué ce casque qui permet de maintenir une chaleur constante et réglable sur la nuque et la tête.

- Mais si le corps a froid, comment va-t-il réagir ?

- Si le corps a froid, il va envoyer un message au cerveau qui va lui-même relancer la chaudière. Or la chaudière est déjà au chaud car elle se situe également au niveau de la tête et de la nuque.

- Pourriez-vous nous faire une démonstration ?

 

Madame Dufour, sans hésiter, ôte ses vêtements pour laisser apparaître un maillot  de bain rouge. Elle met alors un casque transparent comportant une large bande de tissus argenté couvrant la nuque.

- Je vais mettre la puissance maximum pour vous démontrer que dans cette baignoire remplie de glaçons, non seulement je n'ai pas froid, mais également que mon corps ne présente aucun signe d'hypothermie

- Très bien, nous pouvons donc continuer à discuter comme si vous étiez encore sur votre vie fauteuil ?

- Oui, tout-à-fait.

- Quelles pourraient être les applications de votre invention ?

- Elle pourrait sauvegarder la planète.

- A ce point ? Expliquez-nous.

- Imaginez les tonnes de pétrole et de produits chimiques consacrés dans le monde tous les ans dans l'industrie du vêtement. Et bien sûr leurs effets catastrophiques sur le réchauffement climatique, la pollution des rivières, l'esclavage des ouvriers asiatiques de cette industrie.

- Vous vous sentez toujours aussi bien dans votre bain de glaçons Madame Dufour ?

- Oui, oui, très bien.

- Et quelle tenue envisageriez-vous pour les habitants de pays tempérés comme la France ? Par exemple, en hiver, équipés de votre casque, que pourrions-nous porter ?

- Sans hésiter, des vêtements d'été. En été, un paréo suffirait ou un maillot de bain, selon l'humeur du jour.

- C'est assez révolutionnaire !  Monsieur Lecco veut réagir. Nous vous écoutons Monsieur Lecco.

- En tant qu'économiste, je suis un peu affolé par cette révolution. Connaissez-vous Adam Smith Madame Dufour ? Adam Smith a pris pour exemple dans son principal ouvrage, La Richesse des Nations, l'exemple d'une veste de drap de laine. Il a détaillé toutes les étapes de la fabrication d'une veste de laine pour démontrer que plusieurs dizaines de personnes, depuis le berger jusqu'au marchand ont travaillé sur cet article. Mais il va plus loin, en détaillant la fabrication des outils qui ont servi à produire cette veste et encore à l'extraction des minerais qui ont servi à fabriquer ces outils. Comme souvent, il va falloir choisir entre écologie et économie. Mettre en balance la sauvegarde de la planète, comme vous l'annoncez, et la sauvegarde de millions d'emplois. Votre invention est peut-être catastrophique !

 

Madame Dufour se sentant attaquée sur un plan beaucoup plus vaste que le champ d'application qu'elle avait imaginé, pique un fard sous son casque, se lève et sort de la baignoire.

 

- Je suis désolée, je ne voulais faire de mal à personne.

 

Elle sort en courant du plateau.

 

-  Bien, peut-être que Madame Dufour reviendra nous voir plus tard après s'être changée. Nous allons maintenant recevoir Monsieur Coupecour pour son invention du gazon à tonte automatique.

Laurence de La Chapelle

Sortie exposition Fernand Khnopff, le maître de l’énigme au Petit Palais - février 2019

Consignes : 

  1. Dualité mi-humaine, mi-animale

  2. Faire parler les personnagesUn commence l’histoire, l’autre la termine

  3. Se laisser surprendre par un tableau

  4. Procéder par questions

  5. Une énigme, un mystère à deux personnages

  6. Construire le récit

 

« I lock my door upon myself »

 

« Pourquoi de détourner de moi comme si tu étais de pierre ? Tu es encore sensible à mes charmes, je le sais. Pourquoi ne veux-tu plus t’unir à moi dans une nuit sans fin ou nous bousculerions ciel et terre. Je serai ta Vénus au sourire si doux, je transcenderai pour toi les amours interdits, je serai ta muse et tu seras mon prince des courses du levant.

 

Pourquoi ne crois-tu plus en mon regard, moi qui n’ai d’yeux que pour toi ? Pourquoi m’interdire les profondeurs de ton sommeil et rechigner à me captiver dans le sillon de ton éternité. Regarde-moi, je suis belle et immortelle, sans ridule, sans marque du temps, je chante à la gloire des années éternelles qui me conservent dans le printemps. Le lys s’ouvre sous mon regard, le soleil flamboie dans mes cheveux. Reviens-moi, je serai ta reine, tu seras mon héros. »

 

La femme s’est accoudée sur la rampe d’albâtre. Ses longs cils caressent la fleur qui s’ouvre devant elle. L’abeille la butine dans une caresse nuptiale et prélève le nectar de ses étamines veloutées. La femme ne pense qu’à ce dieu du sommeil qui a déserté sa couche. Elle n’a qu’une obsession, le conquérir à nouveau.

 

Lentement elle revêt son armure invisible que lui a forgé Vulcain, le dieu forgeron, et s’arme de son argument le plus conquérant : son charme irrésistible.

 

Lui, planté derrière elle, regarde à l’opposé. Une aile est posée sur son casque de bronze. Ouverte vers l’infini, elle semble écouter. Son visage cristallin reflète le firmament et les variations du temps.

 

Depuis bien longtemps, il a quitté le sommeil et la nuit. Il vit dans une absence éthérée. Elle s’est dressée devant lui. La pupille dilatée de la belle enjôleuse, voluptueuse et silencieuse, caresse la peau de cristal du bel éphèbe. De ses grands yeux verts, elle tente de l’attirer vers les abysses aux sirènes. Son regard palpitant cherche à discerner le point vulnérable qui cédera sous l’impact de sa volonté. Mais la statue de verre reste de marbre.

 

Mais pourquoi ne réponds-tu pas ? Tu me mets en colère ! Mon ire finira bien par ébranler ton indifférence, ton insupportable froideur ! Regarde-moi, bel Adonis, je transcenderai tes rêves, je réveillerai tes sens. Et ensemble, nous serons les maîtres de la nuit !

 

Alors, la tête pivota. Le regard azuréen reprit vie. Il se planta dans les yeux de la traitresse. « Qu’as-tu fais de ta couronne de serpents, l’ensorceleuse, je ne vois en toi que qu’un feu en furie. Aurais-tu perdu tes pouvoirs ? As-tu oublié que tu m’as transformé en statue de verre, à défaut de pierre. J’ai pu voir le jour à satiété, pendant ces longues années. J’ai été ébloui par le firmament et construit dans un univers nouveau. J’ai oublié le sommeil, j’ai trouvé le jour et j’ai transformé la nuit. Tu n’as plus d’emprise sur moi mais je peux te confondre. Je vais t’enfermer dans ce que fut mon sommeil, puisque telle est ta requête.

 

Ipnos ouvrit grand son regard de ciel ouvert et la précipita dans un rêve sans fin. Pétrifié, le regard de la belle Circée illumine dans un ultime éclair les constellations de la nuit puis s’éteint dans la nuit. Ipnos sourit. De son épée de bronze il trace un cercle autour de l’étoile médusée et prononce cette phrase qui retentit jusqu’au sommet de l’Olympe : « Enfermée pour l’éternité, tu n’auras cesse de chérir la prunelle de tes yeux jusqu’à l’aveuglement ».

Catherine Gendron

 

Notre ami

Dans le silence du corridor, penser à ce frère, pauvre et ami, que le chagrin ne fait pas disparaître.

Notre famille l’a vu naître. Nous l’avons aimé et nourri, parfois d’une pomme et d’un peu d’eau.

Il s’émerveillait de tout, de rien, de la pluie, les nuances dans la couleur des roses, de la tombée du jour. Il  avait le plaisir des jeux, imaginer des îles merveilleuses, figurant sur de vieux parchemins cramoisis, que feignons de déchiffrer.

J’admirais, sa curiosité, sa patience dans l’effort, et puis ses rires quand la vérité éclatait.

Il ne craignait ni l’obscurité, ni l’éternité. Pas peur non plus de l’amour.

Sa confiance en la vie était totale. Jamais il ne se montrait amer envers ceux qui lui avaient refusé de l’aide.

L’envie d’espace, une dimension de l’art qui nous a échappé et que nous considérions comme une maladie, ce que nous n’avons pas su écouter, ou bien la trop grande vivacité de son esprit, le désir d’une nouvelle naissance, l’avait enlevé de ce monde ou notre orgueil  et notre arrogance, s’efforçaient de le garder à nos côtés. 

Sylvie Dumas

Fondation Cartier

exposition Le grand orchestre des animaux

Novembre 2016

Sans défense

 

J’ignorai en perçant la poche de mon enveloppe éphémère que je serai le dernier de mon espèce. Ma mère aussi l’ignorait et mon père au loin l’ignorait certainement, comme tout le troupeau d’ailleurs. Même les humains l’ignoraient et je suis sûr que si l’un d’eux avait pu se douter que je serai le dernier, il aurait ameuté tous ses congénères bipèdes pour sauver mon espèce.

Mais tout le monde ignorait ou ne voulait pas savoir.

Je vous avoue que si je l’avais su, ma vie n’aurait pas été aussi paisible. Me connaissant, je me la « serai pété grave » comme disent les jeunes que j’entends.

Alors que là, je me la « suis coulée douce ». Pensez donc, un territoire à perte de vue, des femelles irrésistibles et peu farouches, de la nourriture fraîche du matin, un climat adapté, on peut dire du sur mesure et des voisins serviables, toujours prêts à vous nettoyer le cuir à toute heure. Oui c’est ce qu’on appelle « la belle vie. »

J’ai grandi, j’ai dépassé mon père, je voulais toucher le ciel. Ma mère me répétait sans cesse : « - Mais tu touches déjà le ciel mon chéri. Le ciel c’est de l’air, il n’y a pas de plafond ! » Alors je me hissais sur mes larges pattes, les tendant comme des arbalètes, gonflant le dos, le cou raide vers le haut : « - Et là maman j’y suis presque ?... Regarde-moi, je le touche pas vrai ?! » Elle riait en guise de réponse puis me donnait un grand coup de langue chaude, qui recoiffait tous mes cils et me faisait perdre ma posture royale.

Les grands conciliabules avaient lieu autour du point d’eau. On en a pris des bains de boue, on en a fait des parties d’arrosage. Bain de boue, arrosage, bain de boue, arrosage et des éclats de rire, des vrais, sans défense.

Quand je suis devenu un mâle adulte je me suis éloigné du groupe, chez nous les femelles restent ensemble avec les petits. Je suis devenu solitaire. J’ai bien cherché d’autres clans où m’insérer mais personne. Tout ce qui sautait ou courait autour de moi ne ressemblait pas aux miens. Et puis un jour, j’ai entendu des sons, des sons étranges, un langage inconnu au bataillon, je me suis écroulé comme une masse, j’ai rien vu venir.

Je me suis réveillé là. Je suis bien traité, bien nourri. C’est vrai que je manque de place, mais plus d’espèce plus d’espace. Je le vois bien les bipèdes font ce qu’ils peuvent, ils s’agitent, parlent tout le temps. J’arrive même à comprendre ce qu’ils disent mais pas toujours ce qu’ils font.

 

Je vais mourir.

Je ne veux pas que les bipèdes s’en veuillent. Après tout je suis le dernier, on l’a tous compris maintenant. Je veux rendre hommage à mes ancêtres. Je ne mourrai pas dans leur cimetière alors, autant partir en souriant.

Michèle Sartout

Atelier du 21 septembre 2018

Le "je" écriture intime

Maria,

 

Maria recroquevillée dans son fauteuil semble assoupie, un léger sourire  anime son visage. Sa main ridée repousse une mèche de cheveu blanc venue lui caresser le front. Sur ses genoux repose un cahier ouvert aux pages remplies d'une écriture tremblotante.

 

Dans la campagne creusoise sept enfants c'était trop de bouches à nourrir, alors on l'a placée   « chez les autres »  expression convenue pour signifier domestique.

 C'est chez le marquis de la Selle que tout a commencé lorsque la nuit venue elle se faufilait dans la bibliothèque armée d'une bougie et engloutissait tout ce qui lui tombait sous la main.  Il lui arrivait de se pavaner dans les soieries de Madame, chaussée de souliers vernis trop grands pour elle, elle esquissait des pas de danse. Quand elle astiquait l'argenterie elle s'imaginait dégustant l'un de ces plats servit par le majordome, gibier, volailles, desserts... mais tout a une fin.

Après la guerre de 14, le château fut vendu et les domestiques renvoyés, ce qui ne réjouit ses parents. La solution fut vite trouvée : l'oncle Emile, poilu de la première heure, avait vu sa jambe droite emportée par un obus, elle fut désignée d'office comme future épouse du héros. Apeurée par l'unijambiste repoussant, elle alluma un grand brasier et jeta dans les flammes tout ce qui lui appartenait. Son baluchon devait être léger pour monter à la capitale.

 

C'est ainsi que grâce à la complicité de cousins parisiens, elle atterrit avenue de Neuilly chez Monsieur  et Madame le Blanc, pharmaciens de leur état. Le soir après la fermeture elle enfilait une blouse blanche et jouait à la marchande. Elle  vendait ses potions magiques dans sa pharmacie d'un soir. Logée et nourrie, il lui fut facile d'économiser quelques sous pour de se dégoter une tenue du dimanche et son chapeau assorti. Comme elle étais fière alors. Le dimanche elle déambulait sur les pavés, une ombrelle d'un côté un sac à main de l'autre, hélait une voiture dans laquelle elle ne montait jamais, s'inventait un riche fiancé. Lorsqu'on l'abordait elle s'inventait une vie de rentière et y croyait.

 

Elle épousa Georges en 1923, elle l'aimait bien... Elle l'avait rencontré un soir, elle sortait les poubelles. A lui elle ne put pas dire qu'elle était une riche héritière.

 Après la naissance de la petite, la vie lui parue bien terne. Ils logeaient à hôtel. Entre les pleurs de l'enfant, la préparation des repas, la lessive, les cigarettes à rouler de son fumeur de mari, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.

Malgré la désapprobation Georges, elle accepta un emploi de concierge (et de femme de ménage) à la Garenne-Colombe. Bien lui en prit, la propriétaire des lieux en mal d'enfant s'occupait du sien, l'emmenait à l'école, le trainait partout avec elle, même en vacances, il faut bien le dire, c'était une enfant parfaite.

Elle repris ses vieilles habitudes avec délectation. Elle fut tour à tour avocate, médecin, artiste peintre, écrivain, photographe... tout cela au nez et à la barbe de tout le monde.

 La seconde guerre mondiale ne mit pas fin à ses activités, toujours concierge elle devint résistante (pour de vrai cette fois). Elle cacha des juifs, transporta des messages, fabriqua des tickets de rationnement pour ses voisins les plus démunis, écouta radio Paris cachée sous ses draps. Lorsque qu'un jour, elle vit débarquer les hommes en noirs de la gestapo, elle crut mourir de peur, mais la grande actrice qu'elle était devenue sut convaincre l'ennemi de sa parfaite innocence et de son soutient inconditionnel au maréchal.

Le quartier fut bombardé alliés en 1943, l'immeuble détruit. Il fallut partir.

 

Regagner la terre de ses ancêtres ne fut pas sa meilleure idée, Georges y laissa sa santé et sa vie et Jo se maria. Seule désormais elle décida de se rendre indispensable et de s'occuper de ses petits enfants. Il y en eut trois. Pour elle qui n'avait jamais été une mère digne de ce nom c'était le bon moment. Ainsi sa fille ne travailla jamais. Pas de ménage, pas de repas quotidien à préparer, pas de repassage. Elle excellait à recevoir, douée de ses mains, artiste à ses heures, elle aurait pu être heureuse... mais ce serait trop long à raconter.

 Maria s'était substituée à elle ;  les petits, parfois, l'appelaient maman.

 

Bien des années plus tard Jo disparut à son tour. Elle fut alors accueillie par sa petite fille. Toujours alerte, elle pris ses descendants sous son aile : deux bambins charmants et bagarreurs. Ils ne la  quittaient plus, la cajolaient, n'acceptaient de faire leur devoirs qu'avec elle. Le soir quand leur mère arrivait ils pleuraient. La situation ne dura pas longtemps, la jeune femme l'accusa de vouloir prendre sa place, de lui voler ses enfants comme elle lui avait volé sa propre mère...et elle l'envoya en maison de retraite.

 

Aujourd'hui, Maria essaie de comprendre qui elle est vraiment. Quelles ont été ses erreurs, si erreurs il y a. Si elle était née ailleurs, dans un autre milieu, elle aurait pu avoir une autre vie, mais faute de moyens elle s'est résignée. Elle s'est inventé des vies de rêve, a fait semblant d'être celle qu'elle n'était pas et s'est aperçue trop tard que sa fille avait grandit sans elle.

Pour se racheter elle l'a protégée de son mieux toute sa vie, et à assumé le rôle qu'elle s'était assigné.

 

Elle est heureuse ? La question ne se pose plus. On l'apprécie pour sa chaleur humaine, ses sourires de vielle dame, pour les petits chaussons qu'elle tricote avec ferveur. On la croit sénile.

La veille, elle avait emprunté une blouse blanche, un stéthoscope, une paire de crocq et déambulait dans les couloirs de son pas encore alerte.  

St Rémy le 02/11/2019

de Raphaël Kahan

 

Le bourreau


Monsieur,

Suite à mon entretien annuel d’activité, nous avons échangé pendant deux heures où je vous ai exposé les différents problèmes rencontrés dans mon travail et
les raisons pour lesquelles je vous demandai un geste, financier bien entendu, et conséquent cela va de soi, pour me motiver sur les nombreux dossiers à traiter dans
les prochains mois.
Je pensais avoir été compris et je suis très déçu par votre retour qui prouve que vous n’avez pas du tout mesuré le bien fondé de ma demande.
Je suis surpris de votre commen-taire en réponse à cet entretien. Vous me faites des reproches que vous n’avez pas osé me communiquer de vive voix. Si vous l’aviez fait pendant l’entretien il aurait été certainement beaucoup plus court.
Cependant l’objet de ces discussions est d’avoir un échange le plus sincère et honnête que possible et vos ajouts sont malvenus et reflètent votre hypocrisie et votre mauvaise foi. Cela rend l’entretien caduque si vous ajoutez des remarques qui
n’ont pas été évoquées.
Vous êtes mon responsable hiérar-chique et je suis atterré de voir à travers vos remarques, à quel point vous ignorez mes conditions de travail. Je trouve votre
réponse absolument grotesque.
Je vous avais déjà parlé de l’outillage qui était souvent défectueux. Je ne suis pas responsable du manque d’entretien du matériel et des machines qui me
permettent d’effectuer mon travail. Sa qualité en dépens et je pensais que vous aviez au moins pris en compte cette donnée avant de prendre une décision aussi
mesquine. Vous me reprochez de n’avoir pas atteint mes objectifs et les raisons sont justement les causes matérielles dont je me plains. On tourne en rond et c’est
devenu un dialogue de sourd.
De plus depuis les dernières révoltes, les cadences qui me sont demandées sont absolument intolérables et je n’arrive pas à interroger tous les prisonniers.
J’en questionne plusieurs à la fois et je ne peux plus être au four et au moulin si vous me permettez l’expression. Vous me reprochez de les perdre avant qu’ils n’aient eu le temps de confesser leurs crimes, mais venez voir par vous-même avant
de critiquer. Ce n’est pas possible de faire du travail sérieux quand on traite
plusieurs interrogatoires et parallèle.
La dernière exécution publique s’est mal passée, mais si j’ai dû m’y reprendre à trois fois, c’est que la lame était mal aiguisée. Essayer de décapiter quelqu’un avec une hache émoussée ! Etre rapide et efficace est la plus grande qualité d’un exécuteur et non seulement vous m’empêchez d’être compétent mais vous gâchez
aussi la marchandise qui va devenir de plus en plus récalci-trante et ma charge de
travail ne va pas s’améliorer.
A la vue de la tournure dont nos relations évoluent, je ne pense pas les voir s’améliorer. Je ne vous sens pas capable d’avoir une discussion franche et sérieuse
avec moi ou peut-être n’avez-vous pas les moyens non plus de prendre en compte mes demandes.
Pour toutes ces raisons et bien d’autres, je considère cette lettre comme ma démission officielle. J’ai un métier qui a encore beaucoup d’avenir et je ne
manquerai pas de trouver un nouvel employeur moins incompétent.

 
 
 
 
 
 

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