• Sylvie Dumas

Encadrez-les !

- Dites-donc Eugénie avez-vous remarqué les nouveaux aménagements dans la chambre des enfants.

- Mais non Édouard vous savez bien que de là où je suis je ne distingue que des ombres qui font des gestes. Ils nous ont mis dans un angle mort. Comme nous. (Elle rit).

- Ah je vous jure, depuis qu’ils nous ont installés dans le couloir… en quelle année déjà ?...

- En 1902 mon cher ! Dans 2 ans cela fera un siècle et vous me posez encore la question ! La maladie vous gagne mon ami. Ayez des repères comme moi, je m’en souviens, car c’était la naissance de la petite Marguerite. Nous étions grands-parents pour la première fois. Comment oublier une joie pareille !

- Justement parce qu’ils nous ont déplacé. On était tellement mieux sur le mur du salon. Maman et papa encadrés à ma droite, vos parents à votre gauche. On trônait comme des princes, en présentiel à chaque grand événement. Là on est retiré, isolé.

- L’essentiel est d’être encore dans la maison. J’ai détesté notre séjour dans la cave, recouverts de draps immondes, les alarmes aux couvre-feu… Et cette odeur ! Je suis sûre que ça a terni les couleurs de ma robe. Au prix ou elle m’avait coûté.

- C’était une cachette Eugénie, pas une punition. Nous étions convoités à cette période. Pensez donc en pleine guerre. Ils nous ont sauvés.

- Silence Édouard, Ludovic approche.

- Comment arrivez-vous à les reconnaître avec leurs horribles masques ?

- Si seulement vous vous intéressiez un peu à notre famille Édouard !

- « Famille » est démodée très chère. En 2020, on dit « cluster » beaucoup plus branché.

- Ah oui ? Et combien avons-nous d’arrières-petits-enfants Monsieur Édouard le branché ?

- Heu… je dirais une cinquantaine ?…

- 237 !

- Diantre, quel chiffre impressionnant. C’est carrément un village.

- Et depuis combien de fois sommes-nous arrière grands-parents ?

- Calme toi Eugénie, on dirait un pangolin voulant attraper des fourmis après le couvre-feu.

- Cinq fois Monsieur. Alors vos considérations sur l’évolution de la didactique du mot « famille » me laisse de marbre. Il est pourtant très aisé d’identifier Ludovic, il dépasse le mètre 90. Le plus grand de notre lignée. Avec ou son masque, il ne rétrécit pas que je sache !

- Vous avez raison, c’est un géant par rapport à nous. Sa femme est si petite. Sacrée distance entre sa tête à elle et son menton à lui.

- Elle est si mignonne. Ma préférée depuis toutes les arrières-petites-belles-filles qu’il m’a été donné de voir défiler. Ah la voilà qui vient aussi, avec son ordinateur, je pressens le webinaire. Elle a grossit non ?

- On dirait en effet. Vous avez l’œil Eugénie.

- Je sais Édouard. Pourquoi, je n’ai jamais réussi à utiliser ce talent ?... Je croquais des caricatures à l’époque. Un peintre m’avait même proposé un coin place du Tertre. Vous vous souvenez de la vôtre ? Comme elle était drôle !

- Pas pour moi. Triste temps…

- Oh pourquoi dites-vous ça ? Mes plus belles années…

- Je n’en doute pas. Vous passiez d’un atelier à l’autre, avec le bon prétexte d’être modèle.

- Oh Édouard… Mon tendre… ce n’était que des amourettes… et encore… des galanteries. Cela dit Toulouse fût très épris de ma silhouette. Mais Caillebotte était trop vieux et Matisse si timide, un enfant derrière sa grosse barbe. Je vous l’ai dit mille fois. Aucun de ces artistes ne vous couronna de cornes humiliantes.

- Vous êtes une libertine liberticide.

- Vous dîtes n’importe quoi mon cher. Je n’ai enfreins aucune loi.

- Si. Vous avez étranglez, oppressez, confinez ma liberté à moi.

- Oh mon tendre Édouard… croyez que j’en suis navrée… Vous ne me l’aviez jamais dit. Mais au moins, attestez que c’est grâce à mes fréquentations que nous sommes toujours dans la maison.

- Je l’atteste.

- Notre particule ne nous a pas valu que des admirateurs mon cher Édouard. Dieu merci nous sommes nés après la grande Révolution. Bon nombre de nos aïeuls y sont restés, accusés à tort et à travers de complotisme envers la royauté. J’ai offert une autre réputation à notre « cluster » comme vous dîtes. Côtoyez des artistes peintres prestigieux a séduit les nouvelles générations. Si Pierre-Auguste ne nous…

- Ne me parlez pas de ce traitre de Renoir !

- C’était avant nos fiançailles Édouard. Vous êtes rancunier.

- Vous me l’avez confié il y a un mois à peine. Vous aviez peur qu’ils nous mettent aux enchères à cause de la crise financière qui touchait Ludovic. Ils nous ont épargnés et ont soldé le Monnet.

- C’est vous que j’ai épousé Édouard. Pierre-Auguste n’est qu’une signature au bas de cette toile.

- Je n’ai d’yeux que pour vous Eugénie.

- Mon Édouard… Oh la visio va commencer. À défaut de voir, écoutons.


(Consigne : Casez les 19 mots propres à 2020 + 1 mot à soi : la famille

attestation – caricature – cluster – complotisme – confinement – couvre-feu – distanciation – essentiel – geste – féminicide – hydro-alcoolique – liberticide – masque – nitrate d’ammonium –pangolin – présentiel – revenge porn – visio - webinaire)


9 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Pile à l'aurore

C’est un travail d’équipe, vous comprenez ça ? Si il y en a un qui manque, on ne peut pas commencer. Vous devez être là tous les matins, ensemble, à l’aurore. Non ce n’est pas à moi de vous dire l’heu

Baume au coeur

Quoi de plus réconfortant que le retour du printemps. Le merle chante à nouveau, les jacinthes embaument le jardin. La lumière se fait plus vive, la température plus douce. Mais cela, cela n’arrive qu

© 2016 Écrirensemble site officiel