• Claudine Cotte

ET AU MILIEU COULE UNE RIVIERE

Prostré dans un duvet crasseux et déchiré rescapé d’une

poubelle, trop mince pour lui épargner la pluie fine qui tombe sur New York depuis des heures, Elijah se tord de douleur. Incapable de bouger pour attirer à lui la bienfaisante bouteille qui doit être là, quelque part, sur le pavé près de sa tête. Il l’a sirotée goulument quelques heures plus tôt et il l’entend vaguement

tinter chaque fois qu’une saute de vent la pousse et la heurte contre la pierre dure. Il doit bien rester au fond, tout au fond, quelques gouttes d’alcool !

La ruelle sordide est sale, pue l’urine et les excréments et

bruisse des couinements des rats qui farfouillent dans les poubelles du restaurant voisin. Mais là, il se sent à l’abri des snipers qui les ont coincés, lui et son unité, dans ce quartier en ruines de Falloudja.


Allongé dans le sable derrière un pan de mur écroulé, étoilé

d’éclats de balles, Elijah a déposé son barda devant lui pour servir d’appui à son fusil mitrailleur. Il voit mal à travers la poussière soulevée par les rafales qui s’écrasent dans le sol et arrachent souvent des écailles de pierre au mur qui l’abrite. L’air surchauffé par un soleil de plomb dans un ciel dur tremble devant ses yeux, aveuglés par la sueur qui lui coule du front. Chaque explosion lui vrille le crâne. La dernière lui arrache son casque et il sombre dans un brouillard rouge au moment même où lui parvient aux oreilles, comme un roulement de tambour, le sourd grondement du convoi américain de chars qui entre dans la ville.


Dans son duvet crasseux, Elijah gémit de douleur. Un crabe

lui ronge le ventre et la migraine cogne à ses tempes. Par salves, les images importunes remontent à sa mémoire embrumée. Corps déchiquetés dans des mares de sang, ballet incessant des hélicoptères, stridence des lâchers de bombe… Chaleur torride, maisons ocres éventrées, désert brûlant : ce n’est pas son pays ! Le sien, il s’en souvient maintenant, c’est un pays vert et humide.

« Savais-tu qu’un cactus avait une fleur ? au milieu des pics se cache un cœur ! ». Le visage ridé de sa grand’mère lui sourit affectueusement.

C’est elle qui l’a élevé, loin là-bas, dans les monts de Dakota. « Une fleur, grand’mère ? ». « Oui, mon garçon, il y a parfois des trésors enfouis que beaucoup côtoient sans les reconnaître ». Serré contre le dos de la vieille Indienne, droite et fière sur son mustang, l’enfant écoute, fasciné, les longs monologues de son aïeule qui lui apprend, au long de leurs longues errances à cheval, à travers maintes contes et légendes, le monde des esprits et celui de la nature.

« C’est ton pays ici, Elijah ! Les coteaux sont escarpés, il y a

tant de forêts et des pins si serrés et il y fait si sombre que tes ancêtres Lakota l’ont baptisé Pahà Sàpa, les « Black Hills », c’est un pays âpre et violent mais quand on sort des forêts, on découvre plus bas des prairies vallonnées où toujours au milieu coule une rivière.


Epuisés par la longue marche et la chaleur, les soldats gisent,

affalés à même le sol, à l’ombre des tentes. La plupart somnolent, ivres de fatigue. Des notes lointaines d’harmonica, mélancoliques, flottent dans l’air. De la country ! Certainement Clayton, ce Texan joufflu et rieur, dont rien ne semble entamer la permanente bonne humeur.

« Eh, Sitting Bull ! C’est quoi, ton pays à toi ? ». L’apostrophe

amicale tire Elijah de sa rêverie. Il lève les yeux, étire ses lèvres minces dans un sourire narquois. Y avait des progrès ! On ne l’appelle plus l’Indien comme au début ! Sitting Bull, çà lui va bien. Le même sang, celui des Sioux Lakota, coule dans leurs veines. Il se sent fier de cette lointaine ascendance même s’il n’ignore

pas qu’aucun de ses camarades de combat n’aurait su distinguer un Cheyenne d’un Navajo.

« Mon pays s’appelle Pahà Sàpa, les collines noires. C’est

un pays de sombres forêts. A l’automne, on y chasse le daim et les hivers sont si froids que la rivière gèle. Mais le printemps est une splendeur, l’eau cascade partout et les chiens de prairie pullullent. »

Oui, son pays, il le perçoit maintenant, ce n’est pas la

bannière étoilée pour laquelle, voulant fuir la misère de la réserve et un avenir sans espoir, il s’est engagé avec enthousiasme dans cette désastreuse et inhumaine guerre d’Irak. Son pays, ce n’est pas même cette fraternité d’armes qui lui est apparue au début comme un cocon protecteur et chaleureux. Son pays est un rêve à côté de cette saleté de poussière et de sable d’ici, ce sable qui s’insinuent partout, dans le cou, dans le paquetage et même sous les dents où on

le sent crisser à chaque bouchée.

Lui Ejilah, il vient d’un pays d’hommes fiers au profil d’aigle, à la peau cuivrée, aux yeux perçants fixés sur l’horizon, droits sur leurs étriers. Pas un pays de cloportes effrayés, terrés sous les bombes ! La colère lui vient presque. Sa place n’est pas ici, dans tous ces beiges et ocres, sous ce ciel implacable où chaque goutte d’eau est comptée. La soif lui vient rien qu’à y penser.


La soif ! Sa bouteille ne doit pas être loin. Avec lenteur et en grimaçant, Elijah sort un bras du duvet, tâtonnant à la recherche de

l’alcool. Il passe une langue boursouflée sur ses lèvres desséchées. Ah ! sentir la brûlure de l’alcool à l’intérieur de son corps, s’évader, oublier l’Irak, les atrocités et les traumatismes, oublier même les vertes prairies et la rivière au milieu, oublier ce qu’il fait là, lui le vétéran décoré, un éclat d’obus figé à jamais dans le crâne, sur ces pavés gluants, incapable de réintégrer la réserve, incapable de partager l’innommable… Personne à retrouver depuis la mort de sa grand’mère adorée, mort qui l’avait poussé à s’engager, rien ne le retenant plus dans cette réserve mortifère, rongée de misère, de chômage et d’alcoolisme. La bouteille est loin, hors de portée. La pluie s’infiltre maintenant dans le duvet ouvert, mouille son visage enfiévré. Il tire une langue empâtée, recueillant au coin des lèvres quelques gouttes.


« La pluie, grand’mère ! elle arrive ! ». L’enfant aime la

pluie, le vent. Il marche la tête haute, il converse avec la corneille sage et bienfaisante perchée au sommet des pins, il admire, rêveur, sur les bords de la rivière, les libellules aux ailes diaphanes, irisées dans la lumière du soleil, il jette

dans la rivière d’argent des cailloux ronds et plats qui rebondissent à la surface en d’innombrables ricochets…

Oh ! retourner au pays, revoir la prairie immense couverte de graminées sauvages ondulant sous la caresse chaude du vent du

Sud, revoir les derniers bisons qui paissent tranquilles et que plus personne ne chasse, les cimes enneigées en hiver et les forêts si sombres peuplées de daims et de lynx, descendre en canoë les rapides violents en criant de joie dans des gerbes d’écume….. Mon pays, c’est l’enfance….


Malgré la douleur qui lui déchire les entrailles et la fièvre qui le taraude, Elijah, dans un effort surhumain, se redresse dans son

duvet et appuie son torse au mur sale de la ruelle. Les réverbères de l’avenue, là-bas, très loin scintillent. Il les fixe, hébété. « N’oublie jamais, Elijah, qu’au milieu des ténèbres, la moindre clarté luit comme un phare ».

Il lève la tête vers la voûte sombre. Aucune étoile. De gros nuages pansus et les flèches douloureuses de la pluie. La mort n’a pas voulu de moi dans ce désert irakien aride où tant de mes camarades sont tombés et je vais mourir, là, seul, dans ces bas-fonds de New-York ! « Où était ma place, Grand’mère ? ».


Dans l’esprit embrumé d’Elijah, la vieille Indienne s’avance à petits pas, les yeux débordant de tendresse dans son visage

parcheminé. Il sent sur son front la chaude caresse de sa main et ferme les yeux, apaisé. « J’arrive, Grand’mère ! ». Ses dernières paroles, murmure inaudible, se perdent dans son ultime souffle alors qu’un doux sourire flotte un instant sur ses lèvres gercées, cette sorte de sourire que sont parfois les fleurs au milieu des herbes graves.


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