• Laurence de La Chapelle

L'art du mensonge

Il lit : « Tendance pathologique à élaborer des mensonges. Exaltation de l'imaginaire qui, souvent utilitaire au début, devient habituelle ». Il referme le livre. Il a les larmes aux yeux. Il

se sent perdu, perdu dans l’inextricable.

Il a laissé ses doigts entre les pages. Il ouvre à nouveau le livre. Il lit : "Mythomanie : forme de déséquilibre psychique caractérisé par une tendance à la fabulation, à la simulation, plus ou moins consciente et volontaire."

Alors il referme totalement le livre et s’appuie contre le canapé. Ses yeux clairs sont grand ouverts. On eut dit qu’il tendait à aspirer l’espace. Il pense. Il n’a jamais cessé de penser.

Même quand ses pensées étaient compressées, extirpées, il continuait de penser. Et pourtant !

Elle avait bien essayé d’entrer dans ses pensées !

Il est seul cet après-midi. Il peut penser haut et fort. Alors, il parle. Sa voix résonne dans la pièce vide : « Sortir de cette poisse, de cette calamité, je n’en ai pas la force ! Je suis englué. Ça me prend à la gorge. Je ne peux m’en défaire ! J’ai mal. C’est trop tard. Je suis seul, perclus dans ma solitude. Personne ne peut m’en extraire !

Elle n’est pas à la maison. Je peux respirer un peu. A chaque fois qu’elle parle, ses yeux brillent. Je la crois sur le coup ! Je l’ai toujours cru, c’est bien là mon erreur. J’ai tout misé sur elle. Je suis un imbécile, un pauvre diable, un sans ami.

Elle a fait de moi son esclave. Elle est si pétillante et convaincante qu’on se laisse tous embobiner ! Son charme me renverse. Ses courbures me bouleversent. Parfois, elle dit

vraiment n’importe quoi, il faut bien l’avouer ! Mais quand elle m’embrasse, je fonds. Je lui pardonne tout et j’oublie. Je suis un faible, un misérable, un invertébré ! Je suis à-croc d’elle. Je l’aime. Elle a fait de moi son captif, sa victime, sa bête de somme, celui qu’elle enjôle et maltraite et qui revient toujours à elle. Je suis son bouc-émissaire, sa proie, sa raison de vivre et sa raison de tuer. Elle parle autant qu’elle fabule. Ça rend fou mais ce jour, je résiste. Je comprends maintenant que certains s’aperçoivent de ses divagations. Ils quittent le cercle d’amis. Elle est passée maître dans l’art du mensonge et m’a enlisé dans ses salades. Je

suis à sa merci. Elle m’a tant promené dans ses entourloupes que je croupis comme une âme morte.

Parfois au petit matin, lorsque je me sens plus aguerri, elle m’extirpe de mon évasion. Sa main m’effleure, ses câlins m’arrachent à mon brin de liberté. « Tu as bien dormi ? Tu as rêvé de quoi ? Raconte-moi ton rêve, mon chéri? ». Et la voilà repartie dans l’art du craque et moi, je craque intérieurement. Elle me soumet à ses dictats, à ses contre-vérités et j’abdique. Je succombe. Plus elle en raconte, plus je m’envase dans ses impostures. »

Il prend le dictionnaire des expressions et des synonymes. Les mots circulent un temps dans sa tête: « Fabulation, fariboles, mystifica-tion… », puis le mot « mythomanie » s’impose, le dérange comme une sanction. Serait-elle à ce point détraquée ? Aurait-il épousé une

extravagante, une ensorceleuse ? Et pourtant, ils se sont aimés. Mais les souvenirs ne lui son plus suffisants. Ils ne se bousculent plus. Ils se sont épuisés avec le temps. Elle a hypothéqué son cœur. Elle a régi son âme. Il n’a plus aucun espace, plus aucun recours. Il se sent avili, sans espoir. Il parle à nouveau tout haut, très haut. Ça l’aide à préciser sa pensée, à se convaincre.

- « Aujourd’hui, c’est samedi. Ce soir, on est de sortie chez Adèle qui a invité un groupe d’amis. Je vois bien comment elle va procéder. Selon son habitude, elle va me porter aux nues et je n’aurais pas mon mot à dire. Et quand on m’interrogera, elle répondra à pour moi. Je n’aurais pas le droit au chapitre sinon que le droit de raconter les fadaises qui lui siéent, celles qui la font rire, s’esclaffer et me relèguent au rôle de pitre. Les lambeaux de mon imaginaire non contaminés ressurgiront alors, m’enjoliveront un

temps. Comme un coq, je paraderai et je serais content. La galerie sourira, rira même, par amitié, par politesse. Puis elle prendra à nouveau ma place sans prétendre vraiment la prendre et elle prendra tant de place qu’elle m’éclipsera en un rien de temps. Je n’en

peux plus d’être asservi ! Je n’en dors plus ! Je ne veux plus !»

Le livre reste ouvert sur ses genoux, bien en évidence. Il ne parle plus. Il pense :

« Elle est ma peine. Elle est ma joie et ma douleur. Entre ses mains, mon esprit se meurt. Ses sentences m’enchaînent. Quand ses affabulations se déchaînent, une multitude de mots circulent et je la vois coiffée de ces mots : boniments, frivolités, mystifications, broutilles, futilités, commérages, carambouilles, mascarades.

Elle m’a déconstruit. Mais ai-je déjà été construit ? Enfant non plus, je n’avais pas mon mot à dire. Elle a voulu m’épouser quand tout le monde s’y opposait. Elle a démasqué mon impuissance, mon besoin de me sauver, de trouver une alliée, d’avoir un être à aimer, d’être aimé. Et je l’ai aimée, aimé corps et âme et je ne cesse malgré tout de l’aimer ! Elle est devenue plus que ma vie et elle a pris ma vie. A ses lèvres, je me suis pendu. J’ai tout perdu jusqu’à mon identité. Je n’ai plus de substance. Tel un condamné, je végète, je survis.

Aujourd’hui je pratiquerai la position du retrait. C’est décidé. Je la revendique. Je me suis trop réfugié dans l’absence. Je n’ai plus de corps. Je suis un éthéré, un innervé.

Elle m’a rongé l’épiderme, décortiqué les os, ma sorcière bien aimée. Je ne lui accorde plus le droit de me posséder !

Il ne prend pas ses clefs. Il sort, il marche, il marche jusqu’à ce que le jour tombe et que le froid lui saisisse les pieds. Dans sa poche, il tient un objet mais il a déjà oublié ce que c’était.

Il agit comme dans un éclair. Il se sent libre, très libre. Puis c’est le grand vide.

Autour de lui, on parle, on murmure, on susurre :

- Comment a-t-il pu en venir là, mettre fin à ses jours d’une façon aussi atroce, aussi définitive ! Il s’est si mutilé qu’il n’a plus de visage. Il s’est acharné sur son image ! Il ne voulait pas qu’on le reconnaisse, c’est sûr !

- Il est si maigre, répond l’autre. Il n’a plus de sang. Un vampire n’aurait pas fait mieux ! Il avait gardé ses papiers ! On a prévenu sa femme. La police l’interroge. Peut-être saurons-nous la vérité ! Pauvre homme ! Paix à son âme !

- En tout cas, il est délivré, méconnaissable. C’est sans doute ce qu’il voulait, partir incognito !

Il git sur une table à la morgue, regarde autour de lui. On n’a pas fini de parler de lui !

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