• Monique Derrien

L’imposteur

Mis à jour : janv. 20

Nous n’avons jamais su comment il est arrivé dans notre univers. Par connaissance ou recommandé par un chasseur de tête, l’information est restée secrète. Il fallait que l’enjeu soit de taille pour que l’animal accepte d’entrer dans cette arène à caractère exclusivement

féminin qu’est l’atelier haute couture Sonia Kyriel.

Etiqueté brillant, on l’a présenté ou il s’est présenté, le souvenir est flou, comme catalyseur pour impulser une nouvelle énergie à l’équipe qui vient de perdre sa cheffe de projet trop classique. Une façon de remettre les pendules à l’heure. La chimie a produit son effet. Ce n’était pas évident. Depuis quelques mois nous nous étions installées dans la routine, la morosité contaminait les conceptrices, nous nous contentions de notre savoir-faire. La

bonne réputation nous suffisait.

Jusqu’à présent la maison s’était fait un point d’honneur à se passer du génie masculin en matière de mode. Cette atteinte à la règle par la fondatrice elle-même nous prit de court.

Les filles, sur la défensive, avaient la ferme intention de faire corps devant l’intru. Il est arrivé sans emphase, juste courtois et poli. J’y ai vu, a priori, pour ma part une tactique, et lancé

une alerte de prudence, sans grande efficacité au regard des événements qui ont suivi. Le mauvais argument comme quoi tous les hommes sont des menteurs n’a bien évidemment convaincu personne et a été rangé dans le placard des slogans sectaires féministes.

Au-delà de cette méfiance, force est de reconnaître qu’il a réanimé la fourmilière. Pas de coup de pied, juste un raffinement discret et un charme évalué sans calcul. L’homme s’est montré convaincant, les ouvrières ont baissé la garde, l’enthousiasme s’est propagé comme

une maladie infectieuse. D’aucun se féliciterait de cette contagion, mais c’était sans compter sur des effets secondaires inattendus. La cohésion du groupe n’avait jamais été mise à l’épreuve. La belle solidarité féminine s’est effeuillée le temps d’un automne. Voici

comment.

La séduction a fait son œuvre. Les plus timides sont vite repérées comme les meilleures candidates. L’approche est subtile, le prédateur avance avec le masque de la bienveillance, portant une attention ciblée sur les stylistes au tempérament discret recrutées au titre de cette qualité. La flatterie fait son entrée insidieu-sement, égrenant sa perversité. Le ver est entré dans le fruit sans forcer. C’est sûrement une propriété de l’homme double face, l’une à

tête d’ange et l’autre sournoise.

Le stratagème fonctionne admirablement tant que les élues sont secrètement convaincues d’être l’unique objet du désir et enfin reconnues à leur juste valeur. L’excellence de l’art réside dans la personnalisation des compliments. Chacune les porte en secret croyant à sa particularité. Se joue alors dans l’atelier un drôle de jeu. Les favorites en attendent plus et, en conséquence, en font plus. Le zèle devient un sport quotidien qui n’échappe pas à la

perspicacité des plus averties exclues de la partie. Combattantes de la première heure, rodées aux mascarades d’un autre siècle, elles pressentent l’engrenage du cercle vicieux.

Elles aussi (et j’en suis) savent infiltrer dans les têtes la suspicion, quelques petits mensonges nécessaires peuvent agir en déclencheur. Un trouble naissant s’installe, mais les espoirs

cachés sont tellement attendus que l’édifice de la confiance résiste au tremblement du doute.

La tragédie prend corps avec la réalité le jour de la grande réception. Les activités sont suspendues le temps de cette journée réservée à la sélection des modèles qui seront brandis et fêtés comme des trophées au prochain défilé de printemps.

Il n’est pas encore là quand Sonia ouvre le book de la nouvelle collection. Ce manque d’exactitude n’est pas digne de sa position. En revanche, tous les corps de métiers sont présents, stylistes, ouvrières, créatrices de patronage, contrôle qualité, logistique.

Chacune trompe son impatience par des conversations futiles, mais les oreilles distraites sont suspendues au moindre grincement derrière la porte qui refuse définitivement de s’ouvrir sur l’entrée théâtrale de l’homme.

Sonia met fin à tout suspens. Elle déclare la séance ouverte, ordonne la fermeture de toutes les issues. La manifestation à huis clos a été instaurée depuis qu’une journaliste s’était infiltrée et avait défloré les nouveautés avant leur présentation officielle. Il va falloir improviser. Traditionnellement c’est le chef de projet qui anime la cérémonie. Ce sera sans lui. En cinquante ans, c’est la première fois qu’il faut faire face à cette absence.

Un système vidéo adapté permet à chaque participante de découvrir les croquis sur grand écran. Dès les premières projections les regards s’interrogent ; l’impression de déjà-vu frappe tous les esprits. Sonia, livide et muette, tourne les pages avec frénésie. Elle referme le book d’une gifle cinglante. La Une de couverture est pourtant bien titrée printemps 2020.

Encore une négligence inacceptable. Comment une telle erreur a-t-elle pu se produire ? Elle interroge les copistes qui interloquées confirment avoir validé l’impression 2020, celle de l’année précédente est archivée, impossible de se tromper.

Les regards s’interrogent, se soupçonnent, appellent l’appui du maître, absent, volatilisé.

Les favorites abandonnées réalisent la supercherie. De la place d’uniques, elles se retrouvent reléguées au rang des traitres. A la fois trahies et honteuses d’avoir mordu à l’appât de l’intimité, elles culpabilisent. Elles se sont dépassées pour plaire, débordantes d’originalité.

Crédules, elles ont offert leur créativité à l’ennemi. Doublement bannies par Sonia qui les renie et par leur admirateur qui les a roulées, elles ne voient qu’une issue à la colère, la vengeance. Elles entreprennent alors de porter plainte pour harcèlement et abus de confiance ; mais contre qui ? elles n’ont en référence que son nom Lügner (menteur en allemand). Les poursuites s’avèrent difficiles.

L’affaire aurait pu en rester là, si une des stylistes n’avait reconnu certaines de ses créations lors du défilé de Charles Grafeld à la Fashion Week. Sonia s’est immédiatement adressée à son ami et concurrent pour connaître la provenance de ces modèles. Charles admit qu’il avait été séduit par les talents d’un jeune modéliste indépendant qui s’est présenté avec un éventail de croquis originaux. Une aubaine pour lui qui était en panne d’inspiration.

L’imposteur n’a bien sûr laissé aucune adresse. Son existence se manifestera sûrement encore quelques temps au travers de modèles volés qui réapparaîtront à l’improviste au hasard des défilés.

Les stylistes honteuses et confuses, jurèrent, mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.

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