• Nicole

La bourgeoise

Comme chaque semaine, Luc et Adrien se retrouve dans un café du quartier latin.

- Alors, Luc, comment ça s’est passé ton rendez-vous amoureux ?

- Arrête ! Ne m’en parle pas ! J’ai encore du mal à m’en remettre !

- Cela a été un véritable fiasco ! C’est la dernière fois que je réponds à une annonce !

- Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tu te mets dans un état pareil ?

- Tu me demandes ? Alors que c’est bien à cause de toi si j’ai répondu à cette annonce. Tu es tout le temps en train de me rabâcher « Mon p’tit Luc, tu devrais refaire ta vie ! » 

- Alors là, t’exagères ! Dis-moi enfin ce qui s’est passé !

- Bon, d’accord ! Mais d’abord, lis cette petite annonce.


Femme de 40 ans, cultivée, intelligente, belle et sensuelle,

cherche son alter ego pour une relation amicale et peut-être… plus.


- Ouais, plutôt cool, l’annonce !

- C’est bien ce que je me suis dit.

- Et, alors ?

- Tu veux vraiment savoir ?

- Ben, évidemment !

- OK, alors je vais tout te raconter depuis le début. Tu sais bien que je n’aime pas perdre mon temps alors j’ai pris mes précautions et on a échangé deux ou trois mails avant de se donner rendez-vous. J’ai appris entre autres qu’elle s’appelait Betty, que son plat préféré était le bœuf marengo, qu’elle adorait les chiens, d’ailleurs elle en a plusieurs et que le cinéma était sa passion.

- Plutôt encourageant, non ? 

- C’est ce que je me suis dit. Nous avons donc décidé de nous rencontrer au café de la Paix, près de l’Opéra.

- Pourquoi le Café de la Paix ?

- Je ne sais pas, c’est elle qui a choisi. Remarque, cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille !

- Ce n’est pas grave ! Continue !

- Bon, alors, comme à mon habitude, j’arrive en avance à mon rendez-vous. Je m’assieds donc à la terrasse du café, je commande une bière et je regarde les gens passer. Et tout à coup, tiens-toi bien, qu’est-ce que je vois se diriger vers moi ? Une grande femme vêtue d’un ensemble pantalon Channel pied de poule avec pléthore de colliers et de sautoirs autour du cou. D’une main elle tient un cocker en laisse dont la coiffure ressemble exactement à la sienne, et de l’autre elle serre un petit sac en vernis noir contre sa poitrine comme si elle avait peur de se le faire arracher. Quant à sa démarche, je ne te dis pas. Guindée comme tu ne peux pas te l’imaginer et la tête bien droite, bien haute comme si elle portait une couronne. Je me dis, non, ce n’est pas elle, ce n’est pas possible, ça ne peut pas être elle !  Mais voilà qu’elle me fait un petit signe de la tête pour me signifier qu’elle m’a reconnu à

mon écharpe rouge. Son visage reste cependant impassible malgré un soupçon de sourire que je crois entrevoir. Mais peut-être était-ce mon imagination ? En tous les cas, elle s’assoit devant moi en me gratifiant d’un bonjour qui parvient à peine à faire son chemin entre ses lèvres pincées. Je suis sidéré, pétrifié, complètement

déstabilisé. Je respire un bon coup et pour détendre l’atmosphère, je lui demande en plaisantant si elle projette d’aller à une soirée mondaine après notre rendez-vous.

Elle me fusille du regard et d’un ton des plus offusqué me rétorque : « Mais pas du tout ! Ou allez-vous chercher cela ? ».

Je prends sur moi, m’excuse platement et appelle le serveur pour prendre sa commande. Finalement, nous voilà tous les deux, elle, devant sa tasse de thé au citron et moi en train de boire mon deuxième verre de bière. Un silence gênant s’est installé entre nous après qu’elle m'a houspillé le serveur pour avoir renversé un peu

de thé et exigé de son air méprisant qu’il lui en ramène un autre. Je lui fais remarquer qu’il est évident que le serveur est un débutant et qu’elle pourrait au moins être un peu plus compréhensive, elle s’étonne et d’un ton exaspéré déclare que « personne ne le force à faire ce métier et que s’il a décidé de le faire il n’a qu’à le faire correctement ».

A ce moment-là, je n’ai qu’une envie : m’en aller et la laisser en plan.

Mais, à ma grande surprise, elle se met soudainement à ma raconter sa vie comme si j’étais l’interlocuteur rêvé qu’elle attendait depuis des années.

« Je ne vous imaginais pas ainsi, mais tant pis, vous ferez bien l’affaire ! » commence-t-elle par me dire de sa voix haut perchée, puis elle continue et je te rapporte mot pour mot ce qu’elle me confie. 

« En réalité, je ne m’appelle pas Betty mais Elisabeth de Monceau. De Monceau,

c’est le nom de mon mari qui est décédé depuis bientôt un an. Non, non, ne soyez pas désolé, c’est très bien ainsi. J’avais pensé divorcer depuis longtemps mais cela ne s’est pas fait et finalement son décès m’a beaucoup simplifié la vie. Vous savez avoir été la femme de M. De Monceau n’a pas été une sinécure et je suis enchantée d’être enfin libérée de cette charge !

Lorsque j’étais jeune, avant de devenir Mme De Monceau, j’ai rêvé de devenir actrice de cinéma. J’adorais les comédies musicales hollywoodienne ! Je chantais, je dansais pendant des heures dans ma chambre en imitant Gene Kelly et Debbie Reynolds. J’ai vu au moins dix fois « Dansons sous la pluie. » Je m’étais même trouvé

un nom d’actrice : “Betty Lomann”.

Mais évidemment dans mon milieu, une carrière dans le cinéma est inimaginable ! Même enfant, on sait qu’un tel projet est impossible. Je suis devenue ce qui avait été prévu de par ma naissance : « Mme De … ». Vous voyez bien que je ne vous ai pas complètement menti puisque Betty, c’est bien mon prénom… d’actrice.”


Au fur et à mesure qu’elle évoque son passé, ses désirs refoulés et ses regrets, sa voix se radoucit, son visage se transforme et devient de plus en plus expressif. On peut même y lire toutes les émotions qui la traversent.

Mais soudain, comme si une guêpe l’avait piquée, elle se lève d’un seul coup, me remercie pour « la gentille invitation » et disparaît avec son chien au milieu de la foule de passants.

Je reste pantois devant mon verre de bière. Je me sens à la fois stupide, contrarié, vexé, en colère. Je ne sais plus trop. En tous les cas, je réalise que j’ai été utilisé par cette femme qui m’est inconnue pour servir d’oreille attentive à ses déboires de petite bourgeoise ! Elle m’a manipulé de A à Z et moi, naïf comme pas un, je n’ai rien vu venir.

- Mais pas du tout, il ne faut pas le prendre comme ça, Luc ! C’est super chouette, ce qui t’est arrivé ! En plus, le casting était parfait ! Je ne sais pas comment elle a fait mais elle a quand même deviné qu’elle s’adressait à un vrai psychologue !

- Ouais ! C’est ça ! Tu es en train de me dire qu’elle s’est offerte une séance gratos et que ce rendez-vous a été un succès ! 

- Mais non ! Mais je trouve que c’est incroyable ce qui t’es arrivé ! Tiens, j’ai une idée. En parlant de casting, tu devrais peut-être envoyer son mail à Bruno, il cherche une actrice pour jouer Margaret Thatcher. Elle devrait être parfaite dans ce rôle, on ne sait jamais, peut-être qu’elle fera l’affaire ? Bon, ce ne

sera pas une comédie musicale mais après tout il peut toujours lui proposer de faire un essai.

- Tu te fiches encore de moi ou quoi ? J’y crois pas ! D’ailleurs, de toutes les façons, coincée comme elle est, elle n’osera jamais aller à une audition !

Pourtant, on ne peut jamais présager de rien, et c’est ainsi que Mme De Monceau alias Betty Lomannn réalisa son rêve d’enfance et fut sélectionnée pour jouer (plutôt mal, je vous l’accorde) le rôle de Margaret Thatcher dans la Série “The Queen”.



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