• Michèle Sartout

Le cancre

« Secoue-toi un peu. Tu m’entends ?! Arrête de regarder les moineaux et de contempler les anges, répète ce que je viens de dire… ». Eh bien moi Boubat, le cancre de la classe, j’ai besoin de rêver que je marche sur une plage, que je fais de la luge sur des pétales de cerisier pour éviter de penser que, demain, je serai peut-être obligé d’aller travailler à l’usine.

Chaque matin, c’est le même cauchemar : sortir du lit, se laver, s’habiller, aller au lycée. J’ai beau me concentrer, mon cerveau refuse de retenir quoi que ce soit. A quoi bon lire des livres inutiles. Je suis bon à rien comme ma mère. Je prône l’éloge du petit rien qui rend heureux.

J’ai tenté de leur faire comprendre que, au berceau, j’étais déjà prisonnier, que je ne suis pas comme les autres, que je ne ressemble à personne. Ils ne m’ont pas entendu. Ma mère a haussé les épaules, mon père est resté silencieux, les profs m’ont traités de fainéant. Alors depuis je me tais.

J’envoie des prières silencieuses au Christ aux coquelicots pour qu’il m’aide à supporter le quotidien.

Et pourtant, s’ils daignaient m’écouter, je leur montrerai ma bibliothèque de nuage. Car je vole, oui je vole pour de vrai. Je déploie mes ailes et m’élance de la falaise. J’y côtoie la buse, le goéland le papillon. C’est la grande vie. Je suis libre comme l’air. Je me sens léger. Mes yeux perçant aperçoivent un mulot insouciant qui se faufile dans les blés, je plonge à folle allure… et m’écrase sur le sol.

Il ne fait pas nuit, Il ne fait pas encore jour, le bleu du ciel éclaire encore mes yeux et oriente mes

pensées. Mais le rêve se dilue peu à peu, il glisse du ciel sur les arbres puis des arbres sol. C’est à ce moment, étalé au pied de mon lit, hébété, que je commence à regarder les choses de ma vie. Je ne

vole pas, je ne m’appelle pas Boubat et ne suis pas un cancre.

Demain je passe le bac.


photo Boubat


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