• Raphaël K

Le mensonge

- Allo, Jean, c’est Françoise à l’appareil.

- Françoise ?

- Oui Françoise, l’amie de votre frère. On s’est rencontré à Paris il y a longtemps déjà. Je comprends que vous ayez du mal à vous en rappeler.

- Ah oui, ça me revient, si je m’attendais à avoir de vos nouvelles !

- Je ne vous appelle pas pour vous parler de moi, mais plutôt de votre frère.

- Mon frère ? Mais, il a disparu peu de temps après vous avoir connu, si je me souviens bien.

- Pas disparu, nous sommes partis en Nouvelle Calédonie et depuis, nous vivons ensemble.

- Vous voulez dire qu’il est toujours vivant ? Mais pourquoi n’a-t-il jamais donné signe de vie ?

- C’est une longue histoire, je suis de passage à Paris, si vous voulez on peut se donner rendez-vous dans un café, je vous expliquerai tout ça.

Mon frère Frank était un baroudeur ; mon ainé de deux ans, grand, mince, l’allure sportive même s’il portait plutôt des tenues classiques. Il a eu la polio très jeune et il lui en est resté un léger boitement. Il a essayé de compenser ce handicap en mettant en avant son énergie débordante. Ça ne l’a pas empêché de faire les quatre cents coups et d’afficher ses sensibilités communistes. Il était vent debout pour soutenir la classe ouvrière exploitée par le capitalisme.

Nous étions très proches et je me souviens de toutes les aventures vécues à ses côtés. Nos premières conquêtes, notre service militaire, nos premières aventures sérieuses, nos entrées dans la vie active. Nous étions très liés et j’étais certain de sa mort après sa disparition, il y a déjà dix ans. Le savoir vivant est

une joie, j’en suis très heureux, même si je viens de recevoir un choc émotionnel énorme. Une personne dont j’ai fait le deuil réapparait soudain, sans aucun préavis, et ce n’est pas n’importe qui. C’est la personne la plus proche de moi.

Je vis seul et je n’ai personne de proche près de moi pour en parler. J’attends plein d’interrogations le rendez-vous avec Françoise. Cette attente est insupportable. J’imagine toutes sortes de choses inouïes qui ont pu lui arriver.


Assis en face de Françoise dans ce café de la place Clichy, je m’attends à tout, mais je suis loin de la réalité en écoutant la voix méditerranéenne et mélodieuse de la compagne de mon frère.

Mon frère avait bon goût, si Françoise n’est pas désagréable à regarder, son charme naturel la rend très séduisante. Assez grande, mince, des cheveux bouclés bruns, un regard pénétrant et plein d’une compréhension naturelle, elle met les gens en confiance et en obtient facilement des confidences.

Quand elle m’explique ce qui s’était passé, je tombe dans un abîme

insondable de perplexité.

- Nous voulions vous prévenir où nous étions quelques jours après notre départ, mais Frank a eu une attaque, un genre d’AVC et il est très diminué depuis ce temps.

- Mais pourquoi ne nous avoir donné aucune nouvelle ?

- Je croyais au début que son état allait s’améliorer, mais ça n’est jamais arrivé et j’ai pensé qu’il valait mieux vous épargner cela. Vous ne saviez pas que nous étions ensemble à ce moment-là et vu son tempérament très engagé, sa disparition était une chose très plausible.

- Pourquoi venir m’en parler après toutes ces années.

- J’ai essayé de faire le maximum je vous assure pour rendre sa vie la plus douce possible, mais il ne reconnait plus personne. Il vit comme un légume, en plus nous sommes très loin, à l’autre bout de la terre et ce n’est pas nécessaire de vous laisser imaginer tout un tas de choses à son sujet.

- Ça ne m’explique pas pourquoi vous m’en parlez maintenant.

- Des bribes de souvenirs remontent à la surface de temps en temps, ce sont des moments fugaces où on voit bien dans son regard une lueur de compréhension, mais la prise de conscience de son état est aussitôt suivie par une immense terreur. Elle le jette rapidement dans un abattement total et sa souffrance persiste le temps de revenir à son état antérieur. J’en viens même à redouter ces moments. Ils durent très peu de temps mais on sent bien

l’épuisement engendré par ses moments de lucidité.

- Et quel est la fréquence de ces crises.

- C’est très variable, parfois il en a plusieurs dans la semaine et d’autres fois il peut se passer plusieurs semaines sans aucun changement.

- Aujourd’hui il est comment ?

- Justement c’est là où je veux en venir. L’état de Frank s’est considérablement détérioré depuis quelques semaine et maintenant je le pense arriver au bout de sa vie. J’ai réalisé que je ne pouvais pas continuer à vous faire croire à sa disparition.

- En gros vous venez me prévenir qu’il va disparaître une deuxième fois, et vous ne supportez pas de rester sur sa première disparition.

- Ce n’est pas tout à fait la même chose. Vous cacher qu’il est vivant ce n’était pas facile mais ne rien vous dire sur sa mort c’est au-dessus de mes forces.

- Vous auriez dû y penser la première fois, tout aurait été beaucoup plus simple à mon avis.

- Je sais bien et je m’en excuse mais je n’avais pas prévu sa fin prématurée.

J’aurais dû imaginer cette issue, vu son état, mais je n’ai jamais voulu le voir.

- Ce que vous nous faites subir est très cruel.

- Oui, vous pouvez m’accabler autant que vous le souhaitez, maintenant c’est trop tard pour revenir en arrière.

- Vous me proposez quoi ?

- Rentrez avec moi pour l’accompagner dans ses derniers moments si vous le souhaitez. Pour me faire pardonner je vous paie le séjour.

- Vous voulez dire qu’il n’est pas ici ? Il faut aller en Nouvelle Calédonie pour le voir ?

- C’était impossible de venir avec lui dans son état. Il n’aurait jamais survécu.

J’ai fini par accepter de prendre l’avion avec Françoise pour revoir

mon frère une dernière fois et me rendre compte par moi-même de son état.

Rien ne me retenait à Paris. Nous sommes partis le surlendemain. Frank était dans un hôpital à Nouméa. La famille de Françoise s’en occupait. Sa sœur et son beau-frère se trouvait à son chevet et nous venions directement de l’aéroport.

En pénétrant dans sa chambre, je vois à leurs visages que nous

arrivons trop tard. Frank ne nous a pas attendus, il est parti quelques heures avant notre arrivée.

Je ne connaissais pas l’état de santé de mon frère avant d’arriver à

Nouméa et je n’avais pas pris de billet retour. Les obsèques ont lieu trois jours plus tard. Je suis soucieux car je suis certain d’une chose, l’homme allongé dans cette chambre d’hôpital n’est pas mon frère. J’ai pu rester quelques minutes seul dans la chambre et je n’ai pas retrouvé sa cicatrice au genou consécutive à une chute pendant une course. Son bouton de naissance sur l’épaule gauche est devenu introuvable. L’homme dans cette chambre d’hôpital est un imposteur. Quelque chose me gêne dans cette histoire et je préfère garder le silence pour le moment. J’ai besoin d’en savoir plus. Le

lendemain au petit déjeuner, je décide de questionner discrètement

Françoise.

- Françoise vous ne m’avez jamais raconté comment vous vous êtes rencontré avec Frank ?

- Il y a dix ans je suis resté un an en France pour obtenir un diplôme de formatrice au CNAM. A peine deux semaines avant de rentrer j’ai rencontré Frank. Il suivait un autre cursus, mais nous participions à un cours en commun. Nous avons tout de suite sympathisé et mes deux dernières semaines en France ont été magiques. Au moment de partir, je lui ai proposé de tout laisser tomber et de me suivre en Nouvelle Calédonie.

- Et il a accepté comme ça ?

- Oh non pas vraiment. C’était un peu difficile pour lui de tout laisser tomber, mais il a pesé le pour et le contre et il a pris le risque.

- Et pour ne pas lui faire changer d’avis il a préféré ne pas m’en parler ?

- Je ne l’ai pas influencé à ce sujet, je lui ai vraiment laissé le libre choix. C’était sa décision. Elle a été prise au tout dernier moment. Il n’avait plus le temps de vous en parler.

- Et malheureusement au moment de dire la vérité, manque de chance, il a eu un AVC.

- Maintenant qu’il n’est plus là, je peux vous le dire. Il n’a pas eu son AVC tout de suite, mais c’était seulement il y a six mois. Je lui ai demandé plusieurs fois de prévenir sa famille, mais il ne l’a jamais fait. Ensuite c’est devenu son problème, je ne sais pas pourquoi il a agi ainsi mais je suppose qu’il avait ses raisons. Il me disait, je vais le faire mais rien ne se passait.

- Cette attitude me surprend. Il agissait comme s’il existait un problème avec sa famille dont je n’ai jamais eu connaissance.

- Il n’y a que vous qui pouvez répondre à cette question.

Françoise n’avait pas dit tout à fait la vérité en situant la date de la maladie de Frank quelques jours après son départ. Mais cela fait partie des petits mensonges nécessaires. Elle n’est pas blanche comme neige mais je suis certain qu’elle ignore tout sur l’homme qui a pris la place de mon frère.

Maintenant je dois savoir si cet usurpateur avait un rapport avec la

disparition de mon frère, et pourquoi il a pris son identité. Françoise n’a jamais rencontré le vrai Frank. Cette histoire ressemble à un mauvais rêve et je ne sais pas trop comment en sortir.


Je me suis réveillé le lendemain matin après avoir passé une nuit très agitée, peuplée de rêves plus bizarres les uns que les autres. Ils tournaient tous autour de l’imposture de cet homme inconnu. Une évidence m’est soudain apparut.

Tout cela n’était pas aussi anodin. Si imposture il y a eu, elle a un intérêt, un objectif particulier. Françoise a épousé Frank et si je n’interviens pas elle sera l’héritière légitime de mon frère qui possédait des biens non négligeables. Je me souvins subitement qu’au moment de sa disparition, dix ans plus tôt, une partie de sa fortune avait disparu sans explications.

J’ai pris mes distances en partant à la visite de l’île, ce qui me permit de réfléchir et de mettre de l’ordre dans mes idées. Avant de prendre l’avion j’ai rassemblé les derniers documents au sujet de mon frère concernant sa disparition. Certains d’entre eux révéleront peut-être un secret indétectable à l’époque des évènements. Un autre éclairage sera possible à l’aune de cette nouvelle donne.

Pendant mon séjour sur l’île aux pins, j’ai eu enfin une révélation en mettant la main sur plusieurs documents mentionnant la présence d’une personne à laquelle je n’avais pas prêté attention à l’époque. Leur rencontre a eu lieu très peu de temps avant la disparition de mon frère. Ils se trouvaient en relations au sujet d’une histoire d’investissements sur des boxes de parkings. Sur le papier les

rendements sont très alléchants. A ma connaissance ils n’ont pas fait affaire mais j’ai obtenu deux nouvelles informations. Le nom de cette personne, et la certitude de son accointance avec mon frère. C’est certainement lui qui a ponctionné le compte de mon frère juste avant sa disparition, et bien entendu il n’a pas pu poursuivre son escroquerie à partir du moment où Frank était porté disparu.

Mes recherches m’ont permis de découvrir la véritable nature de cet homme.

Il a été condamné plusieurs fois pour des faux en écriture. C’est un escroc notoire. Mon frère l’a compris un peu tard et il est certainement enseveli quelque part dans une dalle de béton. Son protagoniste a dû embaucher un homme de main.

Je me demande si Françoise est aussi innocente qu’elle le prétend ? Elle était forcément au courant du montant de la succession.

De retour à Paris après les démarches nécessaires pour prouver l’imposture, une enquête est lancée à Nouméa. Au bout de plusieurs mois d’investigations mes soupçons sont confirmés et on retrouve aussi le corps de mon frère. La culpabilité de Françoise n’ayant jamais pu être établie, elle n’obtient aucun héritage.

Je l’ai rencontrée à Paris quelques semaines après la fin de l’enquête dans le même café que la première fois.

- « Je n’en reviens pas, tu es resté deux semaines sur l’île et tu ne m’as jamais parlé de cette imposture. »

- « Je n’avais pas suffisamment d’éléments pour le faire. Je ne savais pas si tu disais la vérité. Comment aurais-je pu le savoir à l’époque. »

- « Mais tu étais très méfiant pour ne pas en parler. »

- « Mets-toi à ma place, tu te doutes que ton frère a fait une mauvaise rencontre, tu ne vas pas te confier à la femme de cet imposteur ! »

- « Oui sans doute, mais si je voulais te voir pour te prouver ce que l’enquête n’a jamais pu prouver : mon innocence. »

- « Elle n’a pas prouvé ta culpabilité non plus, et c’est une bonne chose, mais tu n’as pas fait tout ce voyage pour ça ? »

- « Pour toi ce n’est pas une raison suffisante ? Tu ne t’es jamais trouvé dans une telle situation sinon tu comprendrais l’importance de vivre soupçonnée en permanence. »

- « Bien alors je t’écoute. »

- « Mes relations avec le Frank que j’ai épousé ont été très bonnes pendant les premières années de mon installation sur l’île. Après six ans environ, les choses ont commencé à tourner au vinaigre. Mon mari côtoyait des personnes ne m’inspirant pas confiance et j’ai pris de plus en plus de distances par rapport à tout cela. »

- « Le naturel reprend toujours le dessus ! » Je n’ai pas pu m’empêcher de faire cette remarque pas très futée. Elle a continué son histoire sans relever mon interruption.

- « Nous habitions ensemble dans la même maison, mais nous avions deux vies séparées les dernières années, jusqu’à l’accident qui a provoqué sa mort. J’avoue avoir été soulagée par cette issue. »

- « C’est une belle histoire, un peu triste mais cela ne prouve rien. Je suppose que tu as d’autres arguments ! »

- « Mon seul argument est ma bonne foi. Si j’étais coupable pourquoi je ferai le voyage jusqu’ici pour en débattre avec toi ? C’est ridicule. Alors voilà, je te fais une proposition. Nous nous sommes connus dans des circonstances très spéciales et pourtant nous nous sommes toujours plutôt bien entendus. »

- « Je reconnais malgré ces événements avoir beaucoup de plaisir à te parler. »

- « Merci pour ta franchise, et si tu acceptais de devenir mon mari ? Si j’avais été pour quoi que ce soit dans la disparition de ton frère, comment veux-tu que je te fasse une proposition pareille. N’est-ce pas la preuve de mon innocence ? »


Depuis cette discussion, je me suis totalement intégré à la Nouvelle-Calédonie, c’est un vrai paradis.

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