• Delphine L

Mentir

Le bouchon de champagne sauta au moment où j’ouvris la porte.

Ce n’est pas ce bruit qui m’effraya mais ce sentiment étrange que la vérité éclaterait, elle aussi…

C’était la deuxième bouteille que je buvais en deux jours. Nous avions fêté, la veille, avec mon éditrice, avant même la proclamation des résultats, un succès probable… Elle avait aussi, une nouvelle fois, en vain, essayé de me convaincre de revenir sur les termes de mon contrat. Un contrat verrouillé, sans faille et sans retour. Quoi qu’il arrive et sous aucun prétexte à moins de perdre une somme qui la ruinerait, elle ne pouvait divulguer mon identité. En échange, mes droits d’autrice ressemblaient de plus en plus à une peau de chagrin.

« Que fêtons-nous ? » demandai-je à Marc. Il s’en étonna. « Comment ? Mais c’est l’autrice que tu corriges qui a remporté le Goncourt ! » Je crus défaillir. Enfin le succès, enfin la reconnaissance et un mensonge sans fin qu’il me fallait tenir.

Cela faisait deux ans que nous nous étions rencontrés avec Marc. Je venais de déposer un nouveau manuscrit dans plusieurs maisons d’édition, sans aucun espoir et pourtant je l’avais fait.

« Et toi, tu bosses dans quoi ? », m’avait demandé Marc, lors de cette soirée où nous avions fait connaissance. Et si je m’inventais un autre travail, que celui d’autrice inconnue… alors je me suis

inventée cette vie de correctrice. Une vie sans éclat mais aussi sans mes doutes, mes déceptions, mes rêves, mon écriture. Et puis, je ne risquais pas grand-chose, le temps d’une soirée.

Cette soirée dura une semaine, puis un mois, puis une année et la double vie aussi. Je m’accordais ce droit de mentir, ce droit de m’effacer, de n’être plus que maîtresse de mes mots, le reste, le mentir-vrai, je n’en voulais pas.

Quand il y eut cet appel de cette éditrice qui voulut me rencontrer et me publier presqu’immédiatement, je ne compris pas ce qu’il se passait. Elle me conseilla une avocate avant de signer le moindre contrat, elle ne sut jamais à quel point ce conseil me fut essentiel.

Quand mon avocate lui présenta les termes stricts du contrat, elle ne comprit pas et s’imagina quelque lubie de ma part, elle s’en mordrait les doigts par la suite, et le signa trop rapidement, selon

ses propres mots. Elle signait et autorisait mon droit à mentir, ma liberté à rester toute ma vie dans l’ombre.

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