• Dominique

Simon

" Janine ". Elle sursaute à l'appel de son mari, pense une fois de plus combien ce prénom est ridicule, grande et forte comme elle est. Elle aurait dû s'appeler Marthe ou Fernande cela aurait mieux collé à sa morphologie. Ce prénom est un vrai malentendu, elle en voudra toujours à ses parents. Elle aurait tant aimé porter un nom de fleurs doux comme Rose, discret comme Violette ou même Marguerite qui pour elle est le symbole de la beauté et de la liberté. Lorsqu'elle en parle à Simon, son mari, il rit aux éclats et l'embrasse tendrement. Simon, son amour, l'homme de sa vie, l'homme révolté !

Ils se sont rencontrés au-cours d'une manifestation contre la guerre d'Algérie. Simon militait au parti communiste et elle à la JOC. Soutenir le peuple algérien dans sa lutte était pour eux un combat juste. La manif s'était très mal passée, il y avait eu de nombreuses bagarres avec la police mais également avec des militants d'extrême-droite défendant l'Algérie française. Elle s’était retrouvée dans le hall d'un immeuble poussée par un jeune homme qui voulait la soustraire à la police et ses coups de matraque.

Il y avait d'autres camarades dans ce hall. Personne ne se risquait à sortir. Ils entendaient des cris, des déflagrations, des bris de glace. Un véritable état de siège. Elle se souvient qu'elle était assise dans les escaliers, terrorisée. Dans la précipitation, elle avait perdu ses amis, elle tremblait de froid malgré cette belle journée d’été. Au bout d'un moment Simon était venu) vint près d'elle pour la réconforter. Il connaissait bien ce genre de situation, n'en était pas à sa première manif, c'était un dur Simon ! Il serait bien sorti de l'immeuble pour en découdre avec les fachos, cette peste brune, mais il sentait que sa place était près d’elle.


Quelque chose s’est passé entre eux ce jour-là. Ils ont parlé longtemps de tout, de rien, d’eux. Il lui a appris qu'il allait bientôt partir en Algérie, la rage au ventre, et oui, le service militaire. Il en avait envisagé des solutions, l'objection de conscience, l'insoumission voire la désertion mais les camarades de la cellule lui avait dit de rester tranquille et qu'une fois là-bas, il retrouverait bien d'autres camarades et verraient ce qu'il serait possible de faire. Simon savait que son parti était pour l'action clandestine au sein de l'armée mais lui était bien résolu à ne pas prendre les armes contre le peuple algérien. Elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer mais se sentait angoissée, inquiète pour lui. Elle se sentait attirée par lui. Avant son départ pour l’Algérie, ils passèrent beaucoup de temps ensemble.


L’Algérie, pays du soleil et de la mer, s'il n'y avait pas cette maudite guerre, il serait bon d'y aller. Elle aimait se retrouver avec lui. Tout était prétexte à se rencontrer. Il lui faisait découvrir tellement de choses. Ils ont fini par s'avouer leur amour et à partir de ce moment-là ne se quittèrent plus. Ils évitaient de faire des projets, de se faire des promesses, ils vivaient le temps présent ne voyant plus personne tout à leur amour. Et puis Simon partit.

Elle a cru ne pas survivre à son départ et petit à petit la vie a repris le dessus. Comme disait Simon citant le camarade Prévert, "on reconnait le bonheur au bruit qu'il fait quand il s'en va ". Oui, ils ont été heureux, si heureux, le seront-ils encore ?

Les jours passèrent, les semaines, les mois sans nouvelles de lui. Ils ne s'étaient rien promis mais cela ne l’empêchait pas de se ronger les sangs pour lui. Elle aurait tellement aimé recevoir un petit mot, simplement tout va bien, mais rien. Les camarades aussi étaient sans nouvelle, comme s'il avait disparu, comme s'il n'avait jamais existé. Et pourtant leur histoire n'était pas un rêve, quelques semaines après son départ, elle s’est aperçue qu’elle était enceinte.

Ah si elle pouvait refaire l'histoire ! Elle se souvient comme elle était brisée, anéantie, perdue, n’ayant jamais imaginé les choses ainsi, un bébé non désiré dans ces conditions. Elle avait dû se décider vite, très vite. Que faire. A qui en parler ? Elle a vite cessé de pleurer. Grace à ses amies et camarades, elle trouva l'adresse qui allait lui permettre "d'éliminer le problème. La faiseuse d'anges ne jugeait pas, ne posait pas de question, n'était pas là pour ça. Les choses avaient mal tourné, hémorragies, infection, elle s’est retrouvée à l'hôpital prise en charge par des gens chaleureux et compétents mais le diagnostic tomba comme un couperet, elle ne pourrait plus avoir d’enfant. Elle a eu beaucoup de mal à s’en remettre, la culpabilité la hantait. Pour se protéger, elle s’est murée dans le silence, c’était son choix, elle en payait le prix.

Si Simon avait été là... où était-il ? que lui était-il arrivé ? Quelques années plus tard, elle est devenue un pilier du planning familial ce qui lui a permis de se reconstruire en aidant à son tour d’autres femmes. De cette expérience, elle savait a appris une chose, une grossesse doit-être voulue, désirée. Son travail est devenu sa planche de salut. Elle a eu des aventures rien de véritablement sérieux. C'était ainsi, elle ne s'en plaignait pas.

Dans les années soixante, une autre guerre, le Viêt-Nam. Quelle connerie la guerre !! Beaucoup de mobilisations qui lui en rappelaient d’autres.

La vie parfois est étonnante car c'est au-cours d’une manifestation qu'elle a retrouvé Simon. Participant au service d'ordre de la CGT et voulant éviter les débordements de la foule, ils se sont retrouvés face à face. S’ils ne savaient pas quoi se dire, leurs regards parlaient pour eux. Il a lâché ses camarades, a pris la main, l’entraînant loin de la manifestation. Ils ont marché le long du Canal Saint-Martin. Ils n'osaient pas se regarder, il lui tenait toujours la main. Il ne voulait plus la perdre. Elle qui a brisé le silence par des questions banales sur sa vie d’aujourd’hui. Depuis toutes ces années, ils en avaient des choses à se dire mais les paroles ne venaient pas spontanément, emmurés qu’ils étaient dans leur silence. Elle avait tant de choses dans la tête, tant de choses à lui demander et bien entendu ça il le savait.

Ils restèrent un long sur ce banc au bord du canal. Quand il a fallu se quitter, ils ne souhaitaient qu'une chose, se revoir très vite.

Ils avaient changé tous les deux, pris quelques rides, la vie ne les avait pas épargnés. Elle ne voulait pas le questionner sur ses "chroniques algériennes " et puis elle aussi, elle en avait des choses à lui dire mais en aurait-elle le courage ? C'est ainsi qu'ils réinventèrent un lien malgré tous les non-dits, encore plus ténu . Parfois son regard l’inquiétait, elle le sentait perdu loin d'elle et c'est avec beaucoup de tendresse et de douceur qu'elle arrivait à le ramener vers elle.

Elle se rappelle le jour où l'armure de Simon explosa. Aux noces de deux camarades. Un invité s’est mis à raconter "sa guerre d'Algérie "en traitant les algériens de "sales étrangers ". Furieux, il s’est levé, lui collant son poing dans la figure avant de s’enfuir dans le jardin. Lorsqu'elle le retrouva, il était en pleurs. Elle l’a pris dans ses bras, il s'écroula comme un enfant, raconta tout ce qu'il avait vécu.


A son arrivée dans l’unité, son appartenance politique, son opposition à la guerre l'avaient devancé et on ne le ménagea pas. Il était de toutes les missions. Il a vu des copains se faire tuer, d'autres torturés, des villages détruits, des fellagas suppliciés, des femmes violées, des enfants assassinés. On ne peut pas s'imaginer l'horreur qui existait dans les deux camps. Il essayait de rester fidèle à ses idées mais le payait cher. On le traitait de lâche, de traitre mais qu’importe. Un jour qu’il était de corvée de bois et devait exécuter un prisonnier, Il s’est enfui abandonnant laissant son arme au camp. Accompagné du prisonnier, jeune combattant algérien, ils ont rejoint le FNL. Pendant de longs mois, il les a accompagnés sans porter d’arme. Il ne voulait pas risquer de tuer un copain, appelé comme lui. Quelques mois plus tard, il est passé en Tunisie et a rejoint de façon rocambolesque l’URSS. Il y a vécu quelques années puis grâce aux camarades aidés par de prestigieux avocats, il a regagné la France. Après quelques mois de prison militaire, il a fini par obtenir une grâce présidentielle.

Régulièrement, il replongeait dans ces horreurs, un sentiment de honte l’envahissait et le rendait muet à nouveau. Il avait honte vis à vis d’elle, se sentait minable.


Elle l’avait serra très fort, l'embrassant, elle l'aimait et n'avait jamais aimé que lui . Elle aussi elle avait des choses à lui avouer, un jour peut-être.

Elle se sentit le courage de le faire fut quand il lui fit sa demande en mariage. Elle n'y croyait pas. Au fond d'elle-même, elle en avait rêvé et c'était arrivé ! Il ne devait pas y avoir de secret entre eux, les choses devaient être dites. Elle lui a pris pris les mains avec tendresse ne le quittant pas des yeux, lui a dit enfin ce qu'elle n'avait jamais pu dire à personne .

Cela n'a pas été facile mais l'amour qu’ils éprouvaient l’un pour l'autre leur a permis de traverser cette nouvelle épreuve. Ils allaient mener la vie qu'ils souhaitaient et pas celle qu'ils pensaient qu'on attendait d’eux. Alors, tout était dit, c'était leur chemin de vie.

Le seul problème, c'était ce prénom : Janine !!


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