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Au nom du soldat inconnu

de Monique M. C’est décidé, il ne se rendra pas à l’invitation. Maintenant que son grand père est parti, il va rompre avec la tradition. Emmené très jeune sous les jambes de la grande arche au nom du devoir de mémoire, le soldat inconnu a hanté ses nuits d’enfance. On lui a inculqué le respect du lieu et du moment. Il en veut encore à tous ces anciens combattants comme son grand père, de le féliciter de sa présence. Sans précaution de l’empreinte qu’ils pouvaient déposer en lui, ils déroulaient le film de l’horreur dont l’homme couché sous la flamme était le héros. C’était une façon de le prolonger. Inconsciemment ils enjoignaient le petit d’emprunter la peau du soldat. Les cauchemars de ces années là s’alimentaient de ces récits. Sans jamais l’avoir rencontré, il reconnaissait l’odeur de la poudre. Il s’enfonçait dans les oreillers, comme dans une tranchée, englué dans une boue tenace. La tête recouverte, il s’effrayait du ciel ténébreux, du feu des armes et du grondement des canons. L’orage le terrorisait. L’éclair et le tonnerre le font toujours vibrer. Il est aujourd’hui incapable de dire s’il aurait pu se soustraire à ce cérémonial, mais il sent encore la fierté de son grand-père de cet accompagnement. Et puis, il y avait la récompense ultime. Pendant les discours incompréhensibles, au garde-à-vous, il plongeait son regard au fond de l’avenue des Champs Elysées sur le jardin des Tuileries. C’est là qu’ils finissaient la journée. Il avait bien mérité trois tours de manège et une pomme d’amour d’un rouge sang. Ces beaux instants n’effaçaient pas le reste. Plus tard c’est lui qui emmena le vieil homme, il resta fidèle à la coutume, sûrement par peur de blesser. Il souffrait de célébrer la guerre, de subir l’hymne à sa gloire et de se taire, lui qui a fait de la paix son combat. En philosophe, il sait que ce passé au goût amer l’a aidé à s’affirmer dans ses positions… C’est ainsi que nous avançons, barque à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé.

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