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Le commando de la mort

de Raphaël

Je ne supporte plus d’être enfermé depuis le début de ma préparation. Je suis entraîné depuis ma naissance pour cette mission. Elle est planifiée de longue date et j’en connais toutes les étapes, sans les avoir vécues et ça fait toute la différence. Je ne peux pas dire que je m’ennuie, j’écoute beaucoup, j’aide et j’apporte ma propre expérience et mon savoir-faire dans les phases expérimentales où nous pratiquons des travaux pratiques à partir de jeux avec des échantillons de virus actifs qui nous parviennent après prélèvements dans les zones infectées. Mais après plus d’un mois enfermés dans cet espace où nous avons en même temps des cours théoriques et pratiques, je trouve le temps long. Nous sommes trop confinés entre nous. J’ai besoin de respirer et retrouver les grands espaces. Je suis plutôt fait pour l’action. C’est génétique, mes parents étaient comme moi engagés pendant les pandémies pour défendre le monde, et leurs parents avant eux. Et on peut remonter en arrière jusqu’à la première guerre mondiale et la grippe espagnole.


J’ai demandé à faire partie des premiers groupes à sortir. Nous observons l’évolution des cellules infectées et la manière dont certaines parviennent à résister et même parfois à détruire les codes génétiques invasifs. Ces codes sont des virus ou acaryotes, nos plus terribles ennemis, mais aussi nos meilleurs alliés. Très peu sont nocifs à peine trois pour cent. Ce ne sont même pas des cellules car ils sont dépourvus de noyau mais ils ont des informations génétiques, sous forme d’ADN susceptibles dans un second temps d’infecter une cellule saine. Les virus porteurs d’agents pathogènes se répliquent après avoir envahi ces cellules et si nous ne parvenons pas à les arrêter rapidement ça peut être la fin. Nous pourrons d’autant mieux les combattre si nous les connaissons.


Au début j’ai eu beaucoup de mal à juger la finalité de toute cette organisation. Nous avons été choisis pour nos capacités d’adaptations physiques et cognitives. Ces qualités sont les garants de notre réussite.


Mes collègues de confinement sont sympathiques, mais je suis prudent, si nous sommes cachés, nous avons nos raisons. Nous participons à une expérience assez extraordinaire. Nous sommes le pivot, le fer de lance, le dernier rempart en cas d’infection générale dans notre monde. Nous devons garder le plus grand secret sur notre préparation, notre ennemi pourrait muter s’il avait connaissance de nos avancées et nous perdrions l’effet de surprise.


J’ai déjà visité le monde, il est tellement grand, j’ai des angoisses à penser les limites de mon univers. Cela me donne le vertige. Depuis ma naissance j’ai rencontré tellement d’espèces différentes, voyagé dans des régions si étranges et avec des reliefs, des revêtements, des odeurs, des couleurs, des textures tellement disparates. Des endroits où les courants sont si violents et puissants qu’en une seule poussée vous traversez plusieurs régions différentes. Les vents sont si doux qu’ils vous rafraichissent et vous baignent avec l’extase et la sensualité d’une caresse. Bien sûr il y a aussi d’autres endroits où les parfums sont parfois moins subtils et les paysages plus rudes et sauvages, où vous seriez contents de ne pas trop trainer. Mais si vous avez la possibilité de sortir vous avez aussi celle de vous laver après vos errances.


L’heure est venue de sortir de notre confinement. Ce n’est pas trop tôt. Après toutes ces semaines d’entraînements nous allons enfin pouvoir nous laisser porter par nos instincts destructeurs et nous frotter à la vraie vie, du moins celle qui nous donne du sens et nous structure. Montrer dignement ce que nous savons faire.


Je suis un peu désorienté en sortant de cette enclave. Nous commençons à nous promener prêt pour une nouvelle aventure. On nous regarde comme si nous sortions d’une cave. J’ai l’air hagard et endormi encore un peu distant du monde qui m’entoure. Je n’arrive pas à trouver la juste posture, naturelle et décontractée d’un quidam vaquant à ses occupations anodines.

Je sens tout comme mes compagnons le changement d’atmosphère sur notre passage. Certains nous regardent de biais, avec un air peu engageant.

Beaucoup ont disparu dans cette dernière invasion pandémique. On nous a donné des cartes avant de partir pour nous diriger rapidement vers les endroits les plus exposés où nous serions le plus utiles.

Nous arrivons plus bas à un point de contacts où nous sommes accueillis par un nouveau groupe. Je reconnais une amie de longue date.

- Vous faite partie de ceux qui étaient en confinement ? me demande-t-elle.

- Cela se voit tant que ça ?

- C’est le moins qu’on puisse dire. Vous avez l’air encore tous endormis. Il était temps de se retrouver.

- La situation est si mauvaise.

- Disons qu’elle est préoccupante.

- Nous allons vous aider, nous avons hâte d’en découdre.

- Nous sommes très fatigués de notre côté et nous sommes heureux de voir la relève arriver.

- Vous êtes dans quel secteur ?

- Nous allons vous accompagner. Je vais vous montrer sur la carte. Mais nous irons demain. Il est déjà très tard. C’est au petit matin que nous aurons le plus de chances si la nuit se passe bien.


J’ai une foule d’idées qui me trottent dans la tête et je n’arrive pas bien à me concentrer. Mon interlocutrice a vécu une période difficile visiblement pendant ma réclusion où je me trouvais en complète sécurité.

Je me sens soudain fatigué et désillusionné par tout ça sans plus aucune énergie pour aller de l’avant, malgré tout l’allant et l’enthousiasme des jours précédents. Un manque de confiance et de courage juste avant de me lancer.


La nuit porte conseil et même si parfois vivre est une catastrophe, c’est un grand bonheur. Je viens de sortir et je suis heureux, même si ma vie sera sans doute brève. Mais la vie est belle parce que nous mourons.

Ici je ne connais pas le nom de ceux qui m’entourent. Il n’y a pas de M. Kleiman, de Miep, Bep Voskuyl, Kluger ou autres Van Daan ou Peter.

Je n’ai pas connu Papa et Maman non plus. Je suis maintenant orphelin, mes parents m’ont quitté trop vite, mais cela ne m’a jamais handicapé. En tous les cas je le ressens comme une chose naturelle. Ma clé du bonheur c’est les autres, même s’ils sont souvent très différents de moi.

Je marche avec ma compagne d’hier et tout le groupe de mes collègues de confinement. Nous sommes prêts pour le grand jour. La pandémie a bien clairsemé les rangs de tous les habitants de mon monde. Nous arrivons dans l’épicentre de l’infection. Nos longeons des endroits creusés dans des veines et nous débouchons sur une grande artère. Nous croisons trop peu de monde, en temps normal on a du mal à se frayer un passage. Nous avons beau avoir été entraînés pour cette situation, nous sommes surpris par tous ces espaces infectés. Nous nous concentrons une dernière fois avant de nous ruer tous ensemble pour nettoyer tout ça.


Au signal, c’est la ruée. Nous phagocytons et ingérons tout ce que nous pouvons dans un premier temps. Nous naviguons dans un magma de cellules, d’autres groupes nous viennent en aide, chacun arrive à éliminer des dizaines de cellules pathogènes avant d’exploser à son tour. Notre entrainement nous a permis de résister plus longtemps et surtout de trouver beaucoup plus vite le point faible du virus à l’aune des séances d’entraînements répétées sans cesse depuis le début de notre confinement. Je fais partie des cellules NK (natural killer) et je porte bien mon nom. C’est une vraie boucherie, et nous arrivons rapidement à éradiquer la totalité du foyer d’infection. La moitié de mes compagnons disparaissent dans la mêlée.

Demain je partirai éteindre un autre foyer d’infection et ainsi de suite jusqu’à la guérison de mon monde. Après, si j’ai de la chance, je profiterais de périodes plus calmes jusqu’à la prochaine alerte. Ce n’est pas toujours facile d’être un leucocyte.


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